Aller à la fac ou apprendre un métier ?

Contre les espoirs confus d’une transformation émancipatrice du travail, nous sommes ramenés aux contradictions fondamentales de la vie économique : travailler est pénible et sert nécessairement les intérêts de quelqu’un d’autre. C’est même pour ça que le travail est rémunéré. Ainsi rappelés à la dure réalité, nous pouvons enfin poser les bonnes questions : quelles sont nos véritables aspirations quand nous donnons à un jeune homme ou une jeune fille des conseils d’orientation ? La seule réponse valable, me semble-t-il, est une réponse qui évite l’utopisme sans pour autant perdre de vue le bien humain : un travail qui mobilise autant que cela s’avère possible la plénitude des capacités humaines.

De tels propos relèvent tout à la fois du sens commun et d’une sensibilité humaniste ; ils vont à l’encontre de l’impératif central du capitalisme, qui ne cesse d’alimenter la divergence entre la pensée et l’action. Que faire ? Je n’ai pas de programme à proposer, rien qu’une série d’observations qui pourront intéresser quiconque a son mot à dire dans l’orientation des jeunes générations.

Dans la mesure où cela fait plus d’un siècle que le travail manuel est soumis à des processus de routinisation, on pourrait penser que les tâches manuelles qui subsistent en dehors des murs de l’usine sont désormais résistantes à toute forme de standardisation. Certes, on assiste encore à des évolutions à la marge.

Ainsi, au cours des deux dernières décennies, les charpentes et les escaliers préfabriqués ont éliminé certaines des tâches les plus délicates des charpentiers qui travaillent pour les grandes firmes de construction ; même chose pour les portes « prêtes à poser ». Reste que les conditions physiques spécifiques des activités exercées par les charpentiers, les plombiers ou les mécaniciens auto sont trop variables pour que lesdites activités soient exécutées de façon robotique par des idiots. Elles exigent circonspection et capacité d’adaptation, à savoir le travail d’un être humain, pas l’impulsion aveugle d’un rouage de la machine. Les métiers manuels sont donc un refuge naturel pour les individus qui entendent exercer la plénitude de leurs facultés et se libérer non seulement des pouvoirs mortifères de l’abstraction, mais des espoirs fallacieux et des incertitudes croissantes qui semblent inhérents à notre univers économique.

Alors, quels conseils faut-il donner aux jeunes ?

Si vous vous sentez une inclination naturelle pour la recherche universitaire, si vous avez un besoin urgent de lire les livres les plus difficiles et que vous vous croyez capables d’y consacrer quatre ans de votre existence, alors inscrivez-vous en fac. En fait, abordez vos études universitaires dans un esprit artisanal, en vous plongeant à fond dans l’univers des humanités et des sciences naturelles. Mais si ce n’est pas le cas, si la perspective de passer quatre ans de plus assis dans une salle de classe vous donne des boutons, j’ai une bonne nouvelle pour vous : rien ne vous oblige à simuler le moindre intérêt pour la vie d’étudiant dans le simple but de gagner décemment votre vie à la sortie. Et si vous souhaitez quand même aller en fac, apprenez un métier pendant les vacances. Vous aurez des chances de vous sentir mieux dans votre peau, et éventuellement aussi d’être mieux payé, si vous poursuivez une carrière d’artisan indépendant qu’enfermé dans un bureau à cloisons (un « poste de travail modulaire », comme on dit élégamment), à manipuler des fragments d’informations ou à jouer les «créatifs» de faible envergure. Certes, pour suivre ces conseils, peut-être faut-il posséder une veine un peu rebelle, car cela suppose de rejeter la voie toute tracée d’un avenir professionnel conçu comme obligatoire et inévitable.

Matthew Crawford

Extrait du livre « Eloge du carburateur », éditions La Découverte, 2016 (2009), pp. 64-65

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