La mort triple

La mort est une ordalie, la dernière. Les trois conceptions, premièrement de l’anéantissement au sens des athées, deuxièmement de la réincarnation et du purgatoire, troisièmement du paradis et de l’enfer, toute trois indispensables pour penser la mort, peuvent très bien être acceptées comme vraies et conçues simultanément si on tient compte que la mort est à l’intersection du temps et de l’éternité. Elles ne sont incompatibles que parce que nous ne pouvons pas nous empêcher de nous représenter l’éternité comme une durée. Il les faut toutes trois. La réincarnation et le purgatoire voilent la vérité que cette vie est unique, irréparable, la seule où nous puissions nous perdre ou nous sauver. Le paradis et l’enfer voilent à la vérité que le salut appartient à la seule perfection et la damnation à la seule trahison, et que l’âme imparfaite, mais tournée vers le bien, n’est susceptible ni de l’un ni de l’autre. La notion matérialiste de l’anéantissement exclut la vérité essentielle, première, que l’unique besoin de l’âme est le salut et que tout le sens de la vie est de constituer une préparation à l’instant de la mort. La croyance à l’immortalité dissout la pure amertume et la réalité même de la mort, qui est pour nous le don le plus précieux de la providence divine.

Simone Weil

Cahiers, tome III, p85

Une réflexion sur “La mort triple

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