La prédation des acteurs de la finance

Accaparées par les clans au pouvoir solidaires dans la manipulation et la mystification, ayant perdu leurs capacités de résistance de par l’effondrement de leurs fondements, nos institutions sont mises au service de l’argent, le seul bien qui semble avoir de la valeur, le seul étant qui ait du crédit. Le gaspillage en est l’origine et la fin. De ce point de vue, il semble clair que la raison raisonnable ait déserté les milieux de la finance, qui sont projetés dans une aventure incontrôlable, sans institutions régulatrices, et là pour le pire! La création destructrice (Jacques Prades) a remplacé la destruction créatrice de Joseph Schumpeter, c’est-à-dire que l’innovation trop rapide et tout azimut, emballée par la finance, détruit davantage qu’elle ne crée. La soumission de la politique à la technologie et aux finances se révèle dans l’échec des Sommets mondiaux sur l’environnement, affirme le pape François dans l’Encyclique Laudato Si’ publiée en juin 2015. L’impuissance générée par la puissance…

Dans un raccourci fulgurant et prophétique, Charles Péguy avait dit que la théorie du progrès revient essentiellement à être une théorie de la caisse d’épargne et que le monde moderne se complaisait ici dans une de ses institutions essentielles ; il génère un système qu’il qualifie d’adipeux et il en voyait déjà les dévoiements se mettre en place. Nous y sommes arrivés aujourd’hui avec la gouvernance généralisée par le nombre. D’une clairvoyance sans pareille, Péguy écrivait : pour la première fois dans l’histoire du monde, l’argent est maître sans limitation ni mesure. Pour la première fois dans l’histoire du monde, l’argent est seul en face de l’esprit (…). L’appareil de mesure et d’échange et d’évaluation a envahi toute la valeur qu’il devait servir à mesurer, échanger, évaluer. L’argent, seul universel n’en tolérant aucun autre, encore plus évident depuis l’effondrement des systèmes communistes, l’abstraction vide (Alain Badiou). Quant à Raoul Vaneigem, critiquant la révolution bourgeoise, il exprime la même réflexion dans une phrase peut-être excessive, mais très suggestive : les héritiers de la nuit du 4 août élevaient à la dignité de blason le compte en banque et le chiffre d’affaires, comptabilisant le mystère. C’est-à-dire que les êtres et les choses sont, par l’argent et le calcul, transformés en choses appropriables et perdent ainsi leur mystère d’existence.

Par quels processus mystérieux sommes-nous passés pour que le système économico-politique aujourd’hui dominant récompense la férocité au lieu de l’empathie, qui est pourtant une valeur naturelle à l’homme plus développée que son inverse ?

L’utilisation des mots valeur, valorisation à tout bout de champ nous alerte sur la perte de leur sens ancien. Nous ne savons plus de quoi nous parlons en utilisant ces mots. Pour la théorie de la valeur des économistes néoclassiques, la valeur est pensée comme une substance objective indépendante des conditions de production des marchandises. Alors que d’ordinaire, les valeurs sont affaire de jugement, la valeur marchande telle que la pense la tradition économique se distingue radicalement des autres valeurs sociales, morales, esthétiques ou religieuses, par le fait qu’elle se présente comme une grandeur objective et calculable, en surplomb des acteurs et de leurs relations, explique l’économiste André Orléan. Il semble en effet que l’utilisation du mot valeur se rétrécisse aujourd’hui et se réfère de plus en plus souvent à une évaluation monétaire subsumant la valeur marchande. Le sens du mot latin valor signifiait force de vie. Ce n’est plus le cas désormais. Il signifie argent. Et sa signification est tout à fait objective et objectivante. Une phrase d’Oscar Wilde l’illustre parfaitement : l’économie est cette science qui connaît le prix de tout et la valeur de rien. Et qui consacre le triomphe des Hommes Creux, qui ont perdu la faculté de sentir ou de penser en profondeur, déplore le philosophe Charles Taylor. Ce rétrécissement affecte négativement la pensée, car comme l’affirme Simone Weil critiquant Paul Valéry qui, lui aussi, restreignait le concept de valeur aux échanges économiques, la notion de valeur est au centre de la philosophie.

La notion de valeur a son origine dans l’échange, où puise la force de vie. André Orléan veut y retrouver le sens profond du concept de la valeur économique : la valeur est une puissance qui a pour origine le groupe social, par le biais de la mise en commun des passions et des pensées. Or, fondamentalement, toute relation véritable entre êtres humains, intersubjective, doit abolir la comparaison, la concurrence, l’objectivation, et donc la mesure de quelque valeur que ce soit. La monnaie est alors l’expression d’une confiance, d’une foi, en ce qui unit la société. La monnaie est une convention sociale fondée sur la confiance (Philippe Derudder). Elle a une fonction fondamentalement protectrice et donc institutionnelle. La monnaie est une reconnaissance de dette de la société, transmissible, en rémunération du travail fourni par les membres de cette même société. Elle est donc indéracinable tant que les forces unificatrices de la société tiennent. Mais elle est aussi un signe avancé de son délitement, si elle n’est qu’un instrument qui rend commensurable des choses différentes, et encore plus si l’on confond la fonction de mesure avec le moyen de paiement. Or c’est ce qui se passe avec l’équation d’égalité entre valeur et argent. Car, par cette confusion, la monnaie est une valeur qui n’a plus rien à voir avec une relation entre personnes. Elle n’est que nombre, abstraction hors de toute relation de confiance, simple marchandise.

John Keynes, dans son analyse de la crise de 1929, avait diagnostiqué que l’économie était déjà devenue entièrement financière et que la question de la valeur ne se posait plus ; que c’est bien l’économie monétaire qui devient l’économie réelle. Pour Hugues Puel, la monnaie est au cœur des sanctuaires économiques et libère le potentiel des logiques financières.

La monnaie n’est pas aisée à penser, car elle est une valeur en soi, c’est-à-dire que sa propre substance n’est que sa valeur. En tant qu’unité de valeur et que moyen d’échange, la monnaie est une grande invention, une grande création de l’humanité (Cornelius Castoriadis). Mais, il convient de distinguer l’usage de la monnaie de sa propriété. L’usage de la monnaie récemment a complètement explosé, et sa propriété a été démembrée. D’où le retournement indiqué par Jean de Maillard, dans un article de la revue Le Débat de novembre-décembre 2012 : la finance ne sert plus à ravitailler l’économie en capitaux, c’est l’économie qui alimente désormais la finance. L’idée classique que le marché boursier fournit à l’économie générale des bons indicateurs pour bien utiliser le capital, est devenue totalement obsolète, si tant est d’ailleurs qu’elle n’ait jamais été pertinente. L’échange des biens matériels n’est plus alors qu’un prétexte aux opérations financières, la valeur d’un bien étant dissociée du bien lui-même et devenant, par la magie des instruments financiers, de plus en plus abstraite. Les marchés financiers sont donc désormais structurellement inefficients pour l’économie réelle. La masse monétaire, en très forte croissance, est à présent constituée principalement de tels produits financiers déconnectés de tout bien matériel. L’économie financière n’a plus de pilote. Ce qui se décrit comme le lieu central de la maîtrise est désormais sans maître et laissé a vau l’eau. Le système de pilotage sur lequel l’oligarchie financière s’appuie est faussé par l’abstraction. Plus que les produits, ce sont les indicateurs qui sont devenus toxiques (Pierre-Yves Gomez).

Ces dernières années, l’emploi complètement contre nature des institutions publiques financières a abouti à leur anéantissement. Dans un rapport rendu public en avril 2011 intitulé Wall Street and the financial crisis, le Sénat américain explique que le système bancaire a effectivement perdu sa raison d’être : les banques d’investissement qui ont conçu, vendu, échangé et tiré des profits de produits financiers adossés à des crédits immobiliers sont une des causes majeures de la crise financière. Alors que les grandes institutions financières américaines se sont révélées plus corrompues et affaiblies que l’on aurait pu le penser, pratiquement aucun dirigeant des banques qui avaient monté des produits dérivés qui pariaient sur l’effondrement du système hypothécaire américain n’a été condamné. Gaël Giraud et Odilon Maucour écrivent début 2012 qu’à ce jour, les individus poursuivis aux Etats-Unis et en Europe se comptent sur les doigts des deux mains et ont généralement le profil de lampistes. Et les établissements financiers poursuivent toujours leurs activités sans être inquiétés et s’opposent avec succès à toute régulation par le pouvoir politique et démocratique. Il y a trop de règles contre la démocratie et pas assez contre Wall Street, déclare Joseph Stiglitz, économiste ayant reçu le prix Nobel, dans un entretien avec le journal Les Echos du 24 octobre 2011. Il indique qu’il n’y a toujours pas de transparence sur les dérivés de crédit, un pan énorme de la finance. Et bien que la banque Dexia ait passé positivement les stress tests, elle a fait faillite.

Pourquoi l’Europe a-t-elle le 1er novembre 2007, par sa directive sur les marchés d’instruments financiers (MIF), supprimé la règle de concentration des ordres financiers qui, depuis trois siècles, transitaient par les Bourses réglementées ? Nous avons la réponse: d’un côté l’idéologie de la concurrence systématique, de l’autre la volonté inextinguible de dérégulation de la part des acteurs de la finance. Depuis 2010, plus de la moitié des transactions se font sur des plates-formes privées. Les frontières entre places de marché centralisées (les Bourses) et marchés de gré à gré (privés) sont désormais brouillées. Le 8 septembre 2010, devant la commission d’enquête parlementaire sur les mécanismes de spéculation, Jean-Pierre Jouyet, alors président de l’Autorité des marchés financiers déclarait : depuis un an, nous nous sommes rendu compte que nous ne sommes plus à même de remplir notre tâche fondamentale de surveillance des marchés financiers.

Et les choses ne devraient pas s’arranger. Nous pouvons en effet observer la convergence de la techno-science et de la finance dans la pratique du trading à haute fréquence (HFT). Il s’agit de la réalisation d’opérations financières très rapides grâce à des ordinateurs puissants et des algorithmes sophistiqués maniés par des ingénieurs-mathématiciens, des éconophysiciens, qui remplacent les traders dans les salles de marché. L’unité de temps entre les ordres est actuellement de la milliseconde, et elle continue de baisser…Le HFT représente aujourd’hui 60% des opérations passées sur les marchés nord-américains. Et l’on observe que certains professionnels tirent profit de leur surcroît temporaire d’information lié à leur supériorité technologique pour jouer sur des écarts de cours qui échappent aux professionnels de petite et moyenne taille et a fortiori aux amateurs (Gaël Giraud), et de fait manipulent les cours. Qu’attendent les autorités monétaires pour interdire les HFT, qui nuisent clairement à l’économie ?

La crise financière de 2008 ne nous a pas éloignés du précipice, elle nous en a au contraire rapprochés. La science économique ne s’est nullement remise en cause, ce qui ne laisse pas d’étonner vu son incapacité à prévenir la crise majeure dans laquelle nous sommes désormais plongés, et qui a révélé le fait que d’importants pans de l’économie restent ignorés (André Orléan). Si l’on peut comprendre que de nouveaux paradigmes conceptuels n’apparaissent pas immédiatement, des doutes profonds sur les cadres conceptuels néoclassiques devraient se faire largement entendre. Or ce n’est pas le cas. Le Manifeste pour une économie pluraliste publié en 2015 montre sans ambigüité le blocage idéologique de la recherche et de l’enseignement en économie en France et quasiment partout dans le monde, en posant clairement la question : à quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose ?

L’alliance entre la techno-science hyper mathématisée et la finance sans aucune éthique ni philosophie, si ce n’est celle du profit à court terme, n’a pas été ébranlée et nous précipite vers le chaos. Cet aveuglement conscient et inconscient augmente les risques de cygnes noirs. Car désormais les finances publiques des Etats sont exsangues et la crise de confiance entre tous les acteurs s’est généralisée. Un secteur réglementé et protégé pour financer réellement l’économie n’a toujours pas été créé, et les banques sont revenues à leur business as usual jusque dans les rémunérations exorbitantes de leurs dirigeants. Pire, elles prêtent de façon de plus en plus parcimonieuse aux entreprises, leur préférant les opérations plus rentables sur les marchés financiers non régulés. L’économiste Frédéric Lordon a analysé, dans un article du 2 janvier 2012 paru dans la revuedeslivres.fr, l’extraordinaire position de pouvoir conquise par l’industrie financière qui peut forcer les puissances publiques à son secours, puis aussitôt se retourner contre elles dans la spéculation sur les dettes souveraines, et pour finir refuser toute re-régulation sérieuse.

Cette collusion de la mathématique et de la finance aujourd’hui aboutie, n’est en fait pas une surprise. Nous avons déjà dit que l’argent et le nombre relevaient d’une même abstraction. Penser, pour un homme d’affaire, c’est d’abord compter. Le problème actuel vient de la prise de contrôle désormais quasi totale par la sphère mathématico-financière des autres sphères de la vie des sociétés humaines. Ce qui est le triomphe apparemment complet de la Modernité, de cette croyance en la toute-puissance de l’abstraction du nombre-équivalent-à-l’argent. Sauf que la vie ne se laisse pas abstraire…

Olivier Frérot

Extrait du livre « Métamorphose de nos institutions publiques », éditions Chronique sociale, 2017

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