Quels sont les liens du « pair à pair » avec les communs ?

Fondamentalement, les systèmes informatiques « pair à pair » (P2P) se caractérisent par des connexions engagées d’un commun accord entre « pairs », grâce auxquelles les ordinateurs du réseau peuvent interagir. C’est dans ce contexte que les chercheurs ont commencé à caractériser le partage de fichiers audio ou vidéo comme un partage de « pair à pair », et qu’une partie au moins de l’infrastructure sous-jacente d’Internet a été qualifiée de P2P (par exemple, son infrastructure de transmission de données).

Supposons que, derrière ces ordinateurs, il y a des utilisateurs humains. Par un saut conceptuel, il est possible d’affirmer que ces utilisateurs ont désormais une «affordance» ou potentialité technologique (outil) qui leur permet d’interagir et d’échanger entre eux plus facilement et à l’échelle globale. Pour nous, le P2P est une dynamique relationnelle à travers laquelle des pairs peuvent collaborer librement entre eux et créer de la valeur sous la forme de ressources partagées.

L’interdépendance entre cette dynamique relationnelle et l’infrastructure technologique sous-jacente est la source de la confusion linguistique entre le P2P comme infrastructure technologique et le P2P comme dynamique relationnelle humaine. Il convient toutefois de souligner qu’une infrastructure technologique n’a pas besoin de fonctionner intégralement en P2P pour rendre possibles des relations humaines de P2P. Il suffit de comparer, par exemple, Facebook et Bitcoin avec Wikipédia ou les projets de logiciels libres et open source. Tous reposent sur des dynamiques P2P, mais de manière différente, et avec des orientations diverses.

Le P2P est donc un mode de relation qui permet aux êtres humains, organisés en réseau, de collaborer, de produire et d’échanger de la valeur. Cette collaboration se fait souvent sans autorisation, au sens où on n’a pas besoin de la permission d’un autre pour contribuer. Le système P2P est généralement ouvert à tous les contributeurs et à toutes les contributions. La qualité et l’intégration des contributions sont habituellement déterminés a posteriori par un ensemble de mainteneurs, d’éditeurs, etc.

Le P2P peut aussi être une manière de distribuer des ressources qui n’impliquent pas de réciprocité spécifique entre individus, mais seulement entre chaque individu et la ressource collective. Par exemple, on ne sera autorisé à développer un logiciel à partir de codes distribués sous la licence publique générale GNU que si le produit final est rendu disponible à travers une licence du même type.

Dans le domaine du savoir et de l’information, peuvent être copiés et partagés pour un coût marginal extrêmement bas, les réseaux P2P d’ordinateurs interconnectés utilisés par des individus qui souhaitent collaborer entre eux, fournissent des fonctionnalités partagées vitales pour construire des « communs ». Cependant, le pair à pair ne se réfère pas seulement à la sphère numérique et ne se limite pas au domaine de la haute technologie. Le P2P et la participation à des communs peuvent globalement être considérés comme synonymes, au sens où ces deux termes décrivent la capacité de contribuer à la création et à l’entretien d’une ressource partagée.

Il existe de multiples définitions des « communs » ou « biens communs ». Faisons nôtre celle de David Bollier, qui caractérise les communs comme des ressources partagées, co-gouvernées par leurs communautés d’utilisateurs selon les règles et les normes de ces communautés. Les ressources en accès libre, qui ne sont pas gouvernés du tout, ne sont pas la même chose que les communs. La sphère des communs peut aussi bien inclure des biens et des ressources rivaux (vous et moi ne pouvons pas en profiter tous les deux en même temps) que non rivaux (que l’utilisation n’épuise pas). Ces biens et ressources peuvent aussi bien relever du patrimoine naturel qu’avoir été créés par l’homme. La notion de communs peut aussi bien recouvrir des dons de la nature, comme l’eau ou la terre, que des biens partagés et des œuvres de création, comme des artefacts culturels ou de savoir.

À mesure que le P2P se déplace de la périphérie du système socio-économique vers son centre, il transforme aussi les autres types de relations au sein de ce système, comme les dynamiques de marché, les dynamiques étatiques et les dynamiques de réciprocité. Ces dynamiques elles-mêmes peuvent gagner en efficacité et tirer avantage de l’utilisation des communs. Grâce notamment à l’émergence de technologies P2P basées sur Internet, les relations pair à pair peuvent même être efficacement mises en œuvre à l’échelle globale. Ainsi, des types de dynamiques propres à des petits groupes peuvent désormais se développer à très grande échelle.

Michel Bauwens et Vasilis Kostakis

Extrait du livre « Manifeste pour une véritable économie collaborative », éditions Charles Léopold Mayer, 2017, pp 18-21

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