Allons-nous nous entre-tuer ?

Voilà la grande interrogation qui a guidé nos pérégrinations autour de la question de l’effondrement des civilisations, la collapsologie. Lorsque, au cours d’un débat – que ce soit dans une grande salle de conférence ou en petit comité dans un bistrot –, les préoccupations climatiques et énergétiques se heurtent à une culture qui croit dur comme fer que la nature est foncièrement mauvaise, émerge toujours cette même idée : l’entraide n’est plus envisageable, il faut se préparer au chaos social et à la violence extrême.

Or cette croyance contredit l’impression générale qui se dégage de ce livre : non seulement les humains possèdent de réelles dispositions à l’entraide, mais un milieu hostile et/ou compétitif favorise l’apparition de cette dernière ! Un effondrement politique et social ne serait-il pas l’occasion d’enterrer les vieilles haches de guerre que nous traînons depuis tant d’années ? Comment résoudre ce paradoxe ? Quelle version croire ?

Renoncer à l’une des deux possibilités aurait été trop simple. Voici donc une proposition un peu plus complexe qui réconcilie les deux visions grâce à une clé : un axe temporel.

Nous avons effectivement vu qu’une catastrophe soudaine et ponctuelle favorisait les comportements d’entraide, de calme et d’auto-organisation, car la plupart d’entre nous vivons au sein de cadres sociaux relativement soudés et dans des sociétés très structurées. Cependant, nous avons aussi vu que l’entraide dans un groupe pouvait rapidement s’effondrer si la réciprocité n’était pas renforcée (récompense, punition et réputation), et si les trois sentiments fondamentaux n’étaient pas réunis (sécurité, égalité, confiance). Par conséquent, il est logique de penser que, dans un premier temps, de graves catastrophes provoqueront l’émergence d’actes prosociaux (solidarité, altruisme, entraide), mais que, quelque temps plus tard, si aucun mécanisme institutionnel (même précaire) n’est mis en place, un chaos social s’installera.

Prenons maintenant du recul, et demandons-nous ce qui pourrait arriver si ce chaos généralisé se prolongeait. Des groupes se formeront, s’organiseront, et plus que probablement les plus cohésifs et coopératifs d’entre eux survivront, comme c’est le cas depuis des millions d’années. Un nouvel âge de l’entraide émergera de ce milieu devenu pauvre et hostile.

Comment serait-il possible d’éviter ou de raccourcir ce passage chaotique ? Pour répondre à cette question, il faut ajouter un autre paramètre : la culture.

Un milieu hostile soude progressivement les groupes (faute de quoi ceux-ci disparaissent). Un milieu d’abondance provoque la tendance inverse. Prenez par exemple notre civilisation. L’abondance a été apportée par la consommation massive d’énergies fossiles : avec l’équivalent de 400 esclaves énergétiques par habitant d’un pays industrialisé, il est aisé de dire à ses voisins : je n’ai pas besoin de vous, je fais ce que je veux. Dans ces conditions, l’interdépendance entre citoyens n’est plus une question de survie immédiate, et la culture de l’individualisme et de l’égoïsme a tout loisir de se propager. L’accumulation de biens matériels, tout comme les niveaux d’accaparement et d’inégalités, franchissent alors les seuils de démesure. La richesse accumulée maintient les personnes « hors sol » dans une bulle de confort qui les éloigne du monde vivant, ouvrant la possibilité d’une destruction bien plus aisée du milieu de vie. Chronique d’une mort annoncée, la culture de l’égoïsme corrode lentement la société de l’intérieur (insécurité, inégalité, méfiance…) ainsi que le milieu qui assure sa pérennité.

Voilà donc un schéma cyclique qui se dessine, et qui pourrait expliquer l’enchaînement des naissances et des morts de civilisation : par le passé, un monde hostile et pauvre a fait émerger une culture de l’entraide (sinon, nos ancêtres n’auraient pas survécu) ; cette culture de l’entraide a changé le rapport au monde, favorisant l’innovation et la création d’abondance ; ce monde d’abondance a fini par créer une culture de l’égoïsme (on n’a plus besoin de son prochain) ; et cette culture de l’égoïsme a tout détruit, recréant un monde hostile et pauvre (exploitation injuste et irrationnelle des ressources). Et le cycle peut recommencer avec de nouveau l’émergence d’une culture de l’entraide…

Peut-être est-il possible d’éviter ou de « lisser » l’amplitude de ce genre de cycles de pénurie–abondance en créant une société basée sur une culture de la sobriété, de l’entraide et du respect des autres qu’humains, comme ont déjà pu le faire d’autres sociétés aujourd’hui disparues ou en voie de disparition.

Le problème des catastrophes qui s’annoncent et de l’effondrement possible de notre société n’est donc pas tant qu’ils vont nous obliger à vivre dans un monde de pénurie (les humains savent gérer cela), mais que nous allons y entrer de plain-pied avec une culture de l’égoïsme. Dans ce cas, une pénurie brutale peut se révéler effectivement dramatique. Les guerres qui éclatent pour l’accaparement des dernières ressources (elles ont déjà commencé) accéléreront le chaos (l’entropie) et précipiteront la fin des ressources dans un grand tourbillon de sang et de poussière.

Cette culture de l’égoïsme et de la compétition est particulièrement toxique lorsqu’elle infiltre les élites politiques, économiques et intellectuelles, puisque, en plus de montrer le mauvais exemple, elle déforme leurs réactions spontanées, celles auxquelles les gens déboussolés font appel lorsque l’ordre social vacille. Au contraire, ce dont nous avons besoin en cas de catastrophe, ce sont des hommes et des femmes capables de réagir vite… dans le sens du bien commun !

L’âge de l’entraide doit donc commencer dès maintenant à tous les niveaux et de manière anticipée, pour réduire au maximum les faits de sevrage de la culture de l’égoïsme.

Pablo Servigne et Gauthier Chapelle

Extrait du livre « L’entraide l’autre loi de la jungle », éditions Les Liens qui Libèrent, 2017, pp 300-304

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