Pour une philosophie de la vie, de l’advenir et de l’impossible

L’existence est l’expérience : elle ne fait pas autre chose, dégagée du but, du projet, de la volonté, que s’exposer à l’imprévisible, à l’inouï de son propre événement (Jean-Luc Nancy).

Car le réel n’est pas constitué de choses posées là, séparément, mais d’événements appelant notre existence. Notre maître est l’imprévisible. Plus un être est immaîtrisable, imprévisible, et plus il est notre maître. Il est ce tout autre qui m’entraîne dans des contrées radicalement inconnues. Vastes pays à explorer que je ne peux traverser sans peur, que si je découvre que j’ai la capacité ignorée de m’élargir pour tenir celui-là en moi. L’altérité est la seule source de la réalité.

C’est pourquoi, exister, ça n’arrive pas tous les jours (Henri Maldiney) !

Arthur Rimbaud le ressentait intensément : Ah ça ! L’horloge de la vie s’est arrêtée tout à l’heure. Je ne suis plus au monde.

Afin d’appréhender ce qui advient, il faut chercher du côté des penseurs de l’émergence, de l’événement, de l’avènement, du survenir, de l’indicible, de l’impossible, de la fulgurance, de l’éclair, de l’irréversible, de la discontinuité, de la dissymétrie, de la dissonance, de l’intermittence, de la singularité, de l’inquiétude, de l’étonnement, de l’inconnu, de l’inattendu, de la fragilité, du tremblement, de l’inachevé, de l’insuffisance, de l’ambiguïté, du cheminement, de l’entre, de la faille, du flux, de la relation, de la vie, de l’existence…

Est-ce le réel qui advient parfois, si rarement, là où notre présence n’est pas absence, ce qu’elle est presque toujours ? Quand notre présence enfin présente abolit le temps ?

Ce n’est pas de temps à autre que la vérité est là, mais nous seulement qui sommes je ne sais où la plupart du temps (Henri Thomas).

L’existence, une réalité inobjective (Henri Maldiney). L’objectivité rassure, l’existence inquiète.

L’inobjectivable est la source d’une quête inextinguible. Il met l’existence en éternel mouvement. L’existence n’est pas du côté de la substance, stable, mais du côté de l’acte, inattendu, du se mouvoir. Dire « je suis », c’est dire « je veux, je meus, je fais » (Paul Ricoeur citant Pierre Maine de Biran). C’est dire aussi, je reçois, je suis traversé, transpercé, par une soudaine morsure de la réalité. « Je suis agi » dit celui qui, dans son acte, se sent accordé au monde. Nos mains ne nous appartiennent pas, elles appartiennent au monde, affirme un maître Aïkido. C’est au tréfonds de nous que la réalité se fait éprouver en nous mordant, afin que nous éprouvions notre propre vie. Retourne dans ton propre fond et là, agis, et les œuvres que tu opères là sont toutes vivantes (Maître Eckhart).

Quand l’événement se produit, il a lieu dans l’insurveillé (Henri Maldiney). Il ne peut survenir là où il est attendu. Ainsi est sa loi.

Nous faisons des plans, rêvons si ravis / Du but tout proche – et soudain, soudain brille / L’éclair qui tombe et nous ouvre les yeux (Friedrich Hölderlin).

Platon, Aristote ou Epicure nous disent déjà qu’au commencement de toute philosophie se trouve le saisissement de l’étonnement. Et Kierkegaard que c’est au contraire l’angoisse, car l’existence s’éprouve en touchant à son fond, rejoignant Eschyle et son célèbre pathei mathos du Choeur d’Agamemnon, « ce qu’on apprend, c’est par l’épreuve », la connaissance par le ressentir et l’éprouvé, l’émotion qui met en mouvement, l’épreuve originaire et inconnue qui touche au tréfonds, le sentir premier qui déchire, la souffrance qui transforme, l’encore-impuissance de la pensée, et pourtant source libre de tout je peux.

Une vérité qui n’est pas éprouvée par la douleur est une demi-vérité, une vérité spécieuse et sans âme (Vladimir Jankélévitch).

Dans tous les cas, c’est la surprise, l’inouï, l’épreuve de la présence et de l’avènement, dans la peine ou dans la joie. Pour Schelling, l’être-là pur et simple est un monstre d’étonnement.

On voit un tableau tout de suite, ou on ne le voit jamais. Les explications ne servent à rien (Paul Cézanne).

La vie est incompréhensible ; c’est pour cela que nous nous perdons à vouloir la comprendre.

A travers les discontinuités de l’épreuve, la seule unité, c’est moi (Henri Maldiney).

Pour le poète-philosophe Henri Meschonnic, c’est l’inconnu qui nous mène, qui nous domine. Il rend la pensée passionnante parce que par notre inconnu, nous allons à la découverte de nous-mêmes.

L’inattendu, c’est une condition de travail. Le philosophe écrit toujours pour donner la vie, pour libérer la vie là où elle est emprisonnée, pour tracer des lignes de fuite (Gilles Deleuze). Pour le poète, la vie n’en finit pas de commencer, ici et maintenant, chaque minute, la vie n’en finit pas d’être possible – et le livre s’efface, douloureusement impossible devant tant de possibles (Bernard Noël).

Friedrich Nietzsche avait franchi, par un coup de force, les barrières de la philosophie de l’Être et ouvert la voie en disant que l’homme est l’animal qui n’est pas encore déterminé, qu’il est en quelque sorte un embryon de l’homme de l’avenir (…) ; non pas une fin, mais seulement un chemin, un incident, un pont, une grande promesse.

Et pour Michel Serres, qu’y a-t-il d’intéressant ? L’advenue. La naissance. L’écart. Le surgissement. La sortie de l’agonie.

Ex-isterions nous, sans l’in-quiétude, sans l’in-tranquillité ?

Et sans le détail, si infime et imprévu soit-il, par où fulgure le jaillissement ?

Rien qu’un détail dans l’immense peuplement des choses provoque cet infinitésimal suspens : le cri de la buse qui raye le ciel gris (Gérard Granel). Car, tout ce qui est décisif arrive furtivement (Jean-Louis Chrétien). Ainsi, la lueur timide et fugitive, l’instant-éclair, le silence, les signes évasifs – c’est sous cette forme que choisissent de se faire reconnaître les choses les plus importantes de la vie (Vladimir Jankélévitch). Le Yijing, le Livre des Mutations, est nourri de cette appréhension : connaître l’infime amorce (ji) ne tient-il pas l’esprit à son comble ? (Grand Commentaire, B15)

C’est pour cela que la véritable sérénité n’est pas la tranquillité, mais la capacité de renoncer à toute prétention de maîtrise de la réalité (Bernard Rigaud). Et de se retrouver hors de tout lieu précis, hors de la logique, hors de la présence rassurante de l’espace et du temps, et d’aller en un lieu grand ouvert à la brise de haute mer.

Qu’il me suffise d’un frisson d’aile, d’un air de pervenche, d’un vol d’écume pour qu’en moi-même s’ouvre le monde (André Masson).

Olivier Frérot

Extrait de l’ouvrage « Penser une société ouverte et vive », éditions Chronique sociale, 2016

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