La contradiction est notre chemin

La contradiction est notre chemin, parce que nous sommes des créatures et que la création est elle-même contradiction. Il est contradictoire que Dieu, qui est infini, qui est tout, à qui il ne manque rien, fasse quelque chose qui est hors de lui, qui n’est pas lui, tout en procédant de lui. Le panthéisme, qui est suppression d’un terme de la contradiction, est utile comme passage pour faire sentir la contradiction.

(…)

Notre vie est impossibilité, absurdité. Chaque chose que nous voulons est contradictoire avec les conditions ou les conséquences qui y sont attachées, chaque affirmation que nous posons implique l’affirmation contraire, tous nos sentiments sont mélangés à leurs contraires. C’est que nous sommes contradiction, étant des créatures, étant Dieu et infiniment autres que Dieu.

(…)

La contradiction essentielle dans la vie humaine, c’est que l’homme ayant pour être même, l’effort vers le bien, est en même temps soumis dans son être tout entier, dans sa pensée comme dans sa chair, à une force aveugle, à une nécessité absolument indifférente au bien. C’est ainsi ; et c’est pourquoi aucune pensée humaine ne peut échapper à la contradiction. Loin que la contradiction soit toujours un critérium d’erreur, elle est quelquefois un signe de vérité. Platon le savait. Mais on peut distinguer les cas. Il y a un usage légitime et un usage illégitime de la contradiction.

L’usage illégitime consiste à accoupler des pensées incompatibles comme si elles étaient compatibles. L’usage légitime consiste, d’abord, quand deux pensées incompatibles se présentent à l’esprit, à épuiser toutes les ressources de l’intelligence pour essayer d’éliminer au moins l’une des deux. Si c’est impossible, si elles s’imposent l’une et l’autre, il faut alors reconnaître la contradiction comme un fait. Puis il faut s’en servir comme un outil à deux branches, comme d’une pince, pour entrer par elle en contact direct avec le domaine transcendant de la vérité inaccessible aux facultés humaines. Le contact est direct, quoi qu’il se passe par son intermédiaire, de même que le sens du toucher est directement affecté par les rugosités d’une table sur laquelle on promène, non pas la main, mais un crayon. Ce contact est réel, quoique étant au nombre des choses qui par nature sont impossibles car il s’agit d’un contact entre l’esprit et ce qui n’est pas pensable. Il est surnaturel, mais réel.

Simone Weil

Extraits de l’ouvrage « La philosophie mystique de Simone Weil », par Gaston Kempfner, éditions La Colombe, 1960, pp 121-123

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Une réflexion sur “La contradiction est notre chemin

  1. Ma mère est décédée récemment, et voici ce que j’ai dit auprès des membres de la famille et des amis avant de descendre l’urne dans la tombe : « Il y a eu l’époque du culte des ancêtres, maintenant on commence à comprendre qu’on emprunte la planète à nos enfants. A ma mère, je dois la vie et tellement plus… Mais à ma fille, je dis que les enfants n’ont pas de dette vis-à-vis de leurs parents. La vie est éternellement dans les contradictions. »
    Sûrement à tort, je n’ai jamais lu Simone Weil. Je me suis aussi demandé si mes paroles étaient bien légitimes. Ce serait difficile d’affirmer avec certitude que c’est illégitime, ou entièrement légitime. Contradiction toujours.

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