La puissance de l’espérance

L’espérance, avant de se manifester comme telle sous toutes les formes, est le fondement ultime de la vie, disons même qu’elle est la vie elle-même, qui chez l’être humain se dirige inexorablement vers une finalité, vers un au-delà la vie qui, enfermée dans la forme d’un individu, la déborde, la transcende. L’espérance est la transcendance même de la vie qui incessamment jaillit et maintient l’être individuel ouvert.

Selon Leibniz, l’individu est une monade sans fenêtres, sans ouvertures – situation qui, du point de vue de la connaissance, trouve sa solution dans le fait que la monade reflète l’univers dans sa totalité. Mais il est vrai que l’être entier de l’individu humain d’une part est davantage que la monade puisqu’il aspire infiniment, il se sent indéfinissablement, il aime, il espère. Et d’autre part, il est moins que cela puisque tout simplement il ne retrouve pas l’univers en lui-même, pas même comme reflet. Donc il est certain que la philosophie en concentrant son attention et son souci sur la connaissance a négligé cette intimité de l’être, obscure et palpitante, dont l’un des symboles est le cœur où infatigablement, sans s’arrêter, respire l’espérance.

Et ainsi, tout ce que l’homme cherche à connaître et tout ce qu’il cherche à sentir dans la réalité, toute action qu’il projette, toute souffrance qui lui échoit, toute vérité qui sort à sa rencontre est accueillie en premier lieu par l’espérance sans même qu’elle se donne à voir. Et au fondement de cette espérance génétique, absolue, nous pouvons discerner quelque chose qui la soutient : la confiance. L’espérance soutient chaque acte de la vie, la confiance soutient l’espérance.

L’espérance se laisse voir comme tout ce qui respire, dans ses défaillances, constamment dans ses atonies. La connaissance que l’être humain a de lui-même provient du négatif : de ce qu’il sent lui manquer ou de la faille qui le soutient. Et ainsi, l’espérance jaillit toute visible dans le désespoir, dans le désespoir et l’exaspération qui adviennent à l’occasion d’un événement qui s’est produit dans l’intimité de l’être livré à lui-même, ou enfermé à l’intérieur d’une situation sans issue.

La situation sans issue offre une variété infinie de modalités, de degrés ; mais pour absolue qu’elle soit, comme elle est humaine, elle peut être relative. Et cela – le fait que toute situation sans issue puisse être relative – c’est ce que l’on découvre à la lumière de l’espérance. Et l’espérance doit aller en augmentant, en s’approfondissant, en se vivifiant pour parvenir à ce que l’entendement s’affine et découvre l’issue là où elle ne se présentait pas. Et dans les cas extrêmes, quand il y va de la vie elle-même, et qu’il n’y a pas d’issue, l’espérance peut sauter l’obstacle absolu.

C’est dans le négatif que l’espérance trouve son champ, son lieu. Quand, symboliquement ou réellement, la vie fait défaut, la terre est le lieu qui nous soutient. Le symbole de la terre embrasse tout ce qui continuellement nous soutient sans que nous nous en rendions vraiment compte en dehors de nous et à l’intérieur de ce « compter avec » qui, selon (le philosophe) Ortega y Gasset, est la référence continuelle à ce qui est là, simplement, ce qui forme l’assise des suppositions qui sont déposées dans les croyances sur lesquelles s’élèvent les idées.

L’autre lieu réel, symbolique en certaines occasions, où l’espérance se montre, est la caverne fermée, ou la galerie souterraine, le labyrinthe ; les lieux de l’immobilité et de la réclusion les lieux dans lesquels, bien qu’ils aient en principe une issue, on se perd.

La galerie obscure est fermée, le labyrinthe, la caverne ou la chambre murée sont des symboles divers, des modulations de la situation sans issue ; la situation limite où la vie humaine peut se retrouver puisque la mort n’est rien d’autre que son accomplissement, ce qui arrive si une ouverture salvatrice n’apparaît pas. Mais le propre de la situation sans issue est que la mort paraisse aussi inatteignable que de continuer à vivre, que la mort ne constitue pas l’issue libératrice. L’issue est à trouver dans la vie même, c’est-à-dire dans le temps.

Mais le temps s’est justement fermé dans la situation qu’on appelle sans issue, c’est ce dont le symbole du labyrinthe donne une image si transparente. Le temps s’est tourné et retourné sur lui-même ; ces dimensions, qui normalement se présentent dans l’étendue – passé, présent, avenir – se trouvent emmêlées les unes dans les autres, comme des entrailles. Et cela vient du fait que le passé se superpose au présent et à l’avenir, fermant ainsi l’accès au futur. Cela peut se produire ainsi depuis l’intérieur de la personne elle-même sans aucune cause extérieure ; cela peut arriver aussi à cause de l’une de ces circonstances déterminées qui paralysent l’écoulement du temps dans la personne humaine. Il s’agit alors d’ouvrir le temps, de le dés-emmêler.

Cette opération de démêler le temps où le fait qu’un jour il apparaisse démêlé, se réalise sans doute en vertu d’une action déterminée du sujet qui endure cette situation réputée sans issue. Il ne peut s’agir d’une action quelconque, une certaine action d’une certaine espèce dont nous dirions qu’elle est la plus agissante. Et si le sujet peut arriver à l’exécuter, se libérant ainsi de l’environnement qui l’entoure, c’est porté par l’espérance qui comme un pont s’élève au-dessus de toute situation sans issue, qu’elle appartienne à la catégorie symbolisée par la caverne, à celle du labyrinthe à travers lequel on erre où à celle de la cellule où l’on est immobilisé. Toutes ont ceci en commun que le temps a cessé de servir, qu’il court sans déboucher nulle part. Et toutes sont pareillement un désert sans frontières. L’espérance, comme un pont, marque le chemin en indiquant l’autre rive.

Maria Zambrano

Extrait de « Les racines de l’espérance », in « L’inspiration continue », 2006, Editions Jérôme Million,

pp 80-82

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