Quand propriété et liberté coïncidaient

Le pouvoir et l’autorité sont aussi dissemblables que le sont le pouvoir et la violence. Nous avons déjà évoqué cette dernière distinction, qu’il nous faut néanmoins rappeler encore une fois. Ces distinctions et ces écarts se révèlent particulièrement frappants quand on considère les différentes issues, immensément tragiques et désastreuses, qu’eut le seul dogme que partageaient les hommes des deux révolutions du dix-huitième siècle : la conviction que la source et l’origine du pouvoir politique légitime résident dans le peuple. C’est qu’ils n’étaient d’accord qu’en apparence. En France, le peuple, au sens où l’entendait la Révolution, n’était ni organisé ni constitué ; tous les « corps constitués » qui existaient dans le continent européen, diètes et parlements, ordres et états, reposaient sur les privilèges, la naissance et le métier. Ils représentaient des intérêts privés et particuliers, mais laissaient le soin des affaires publiques au monarque censé agir, dans le cadre du despotisme éclairé, en sa qualité de « seul individu éclairé contre de nombreux intérêts particuliers » par quoi l’on entendait que, dans une « monarchie limitée », ces corps avaient le droit de faire entendre leurs doléances et de refuser leur consentement.

Aucun des Parlements européens n’était un corps législatif ; au mieux, ils avaient le droit de dire « oui » ou « non » ; cependant, ils ne détenaient ni l’initiative ni le droit d’agir. Le slogan initial de la Révolution américaine : « pas de taxation sans représentation », appartenait encore sans nul doute à cette sphère de la « monarchie limitée » qui avait le consentement des sujets pour principe fondamental. Nous avons du mal aujourd’hui à percevoir la grande force de ce principe, car à nos yeux l’étroite relation qui lie propriété et liberté ne va plus de soi. Pour le dix-huitième siècle, comme pour le dix-septième et le dix-neuvième, la fonction des lois n’était pas de garantir avant tout les libertés, mais de protéger la propriété ; c’était la propriété, et non la loi en tant que telle, qui garantissait la liberté. Ce n’est pas avant le vingtième siècle que les hommes se sont vus exposer directement et sans aucune protection personnelle aux pressions de l’État ou de la société ; et ce ne fut que lorsque des hommes qui étaient libres sans être possédants se dressèrent pour protéger leurs libertés qu’il fallut alors des lois pour protéger les personnes et la liberté individuelle directement, au lieu de protéger simplement leurs biens.

Mais au dix-huitième siècle, et dans les pays anglophones en particulier, propriété et liberté coïncidaient encore ; qui disait propriété disait liberté, et recouvrer ou défendre ses droits de propriété revenait à se battre pour la liberté. C’est précisément dans leur tentative de recouvrer ses « anciennes libertés » que la Révolution américaine et la Révolution française se ressemblent le plus.

Hannah Arendt

Extrait de l’ouvrage « De la révolution », Folio essais Gallimard, 2012, pp 275-277

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