La Nature en mondes innombrables

Au lendemain de la mort de Bergson, Jean Wahl, en 1941, écrivait ceci :

« D’emblée, ce philosophe du XXème siècle s’introduit modestement mais sûrement dans le dialogue qui s’est institué il y a vingt-cinq siècles entre Zénon d’Elée et Héraclite. Par sa critique de l’idée de néant, on le dirait un continuateur de Parménide. Par sa théorie du mouvant, il est un héraclitéen. Peut-être un jour verra-t-on que les prestiges d’un Platon, l’art consommé qu’eut Aristote de rédiger, et d’approfondir les idées du sens commun, la sévère méditation cartésienne, l’idéalisme kantien, la dialectique hégélienne, ont été autant de moyens pour écarter l’esprit du réel (…). Bergson très souvent nous ramène vers lui. Ce serait un beau rêve, et qui n’est pas une impossibilité, que les post-bergsoniens rejoignent les anté-socratiques. »

Rejoindre les Anté-socratiques et dans le « réel », donc, reconnaître la Phusis, la « Nature, c’est exactement ce qui m’est arrivé.

De la Nature, Anaximandre, déjà, a vu l’essentiel : qu’elle est l’Inachevé. Elle est « l’infini » (to apeiron) : un infini en un sens clos sur lui-même et sans extérieur, puisqu’il n’y a qu’elle, mais pourtant un infini ouvert, puisqu’elle n’est rien d’autre que création continue. Elle est génitrice de mondes innombrables, aussi bien coexistants – puisqu’ils sont « en nombre infini, dans l’infini, de quelque côté que l’on se tourne », que successifs et se succédant dans le temps infini, les uns engendrés, les autres détruits : et cela ne peut avoir de fin, dit Aristote expliquant la position d’Anaximandre, « car les générations et les destructions des mondes supposent nécessairement le mouvement », lequel « existera toujours ».

Ce qui est toujours déjà là est la Nature. Telle est aussi la pensée d’Héraclite. Mais à ses yeux, elle s’est, dès toujours, constituée en monde, ce qui l’amène à parler du monde (cosmos) comme ce qui « était, est et sera ». C’est là finitiser la Nature, en rétrécir la puissance. La Nature non pas s’est constituée, c’est-à-dire structurée, une fois pour toutes en monde, mais sans cesse, inlassablement, se constitue, se finitise, en monde, et cela sous le signe de la multiplicité. Cela signifie qu’elle éclate en mondes innombrables, nullement éternels, mais naissant et périssant. Elle est comme un laboratoire perpétuel d’essais multiples et sans fin. Car, ce n’est pas un seul ordre (cosmos) qui naît de la Nature, mais tous les systèmes d’ordre en naissent un jour ou l’autre.

Marcel Conche

Extrait de « Philosopher à l’infini », 2005, PUF, pp. 159-160

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