Abordons au pays de l’amitié

Ne nous reprochez pas le manque de clarté, car nous en faisons profession ! André du Bouchet traduit ainsi une parole de Paul Celan dans Le Méridien, lui-même reprenant Léon Chestov citant Blaise Pascal. Vivre dans cet écart, vivre cet écart avec l’inatteignable accès à l’être, barré par la matière, l’innommée-innommable, le pur Dehors (Maurice Blanchot), y chercher avec obstination et courage, refusant toute résignation, y appeler ce rien, presque (André du Bouchet), un murmure, une parole poétique et philosophique, telle est la trace à ouvrir, la lacune à élargir, à éclairer, un ciel à découvrir, sans attache aucune.

Car, l’obscur est notre voie, l’obscurité, des yeux qui nous appellent (Roger Giroux), et l’obscurité profonde de la nuit est belle et douce comme du velours, si l’on sait bien la regarder, (…) et je souris à la vie dans l’ombre de mon cachot (Rosa Luxembourg), en ayant la force de laisser l’obscur émettre sa propre clarté (Jean-Luc Nancy), et indiquer un passage.

– Sentinelle que dis-tu de la nuit ?

Le veilleur répond :

– Le matin vient et de nouveau la nuit.

Si vous voulez encore une fois poser la question, alors revenez (Livre d’Isaïe, 21, 11-12)

Cette question première que posa Caïn : suis-je le gardien de mon frère ? (Gen 4, 9)

En ce temps de solitude, de doute, du manque, de l’ignorance, d’instabilité, de démembrement, notre temps, embrouillé, dans l’obscure inertie de l’étant, dans l’épaisseur inintelligible et obtuse du monde, dans son opacité muette, inassimilable, durement éprouvante et angoissante, mais dont la résistance infinie et invisible garantit autant ma propre réalité que celle d’autrui et de toute chose, et qui contient alors tous les possibles, tous les « je peux », et donc toutes les libertés, la traversée étroite, risquée, improbable, imprévisible, impossible, est celle qui s’ouvre vers une vérité autre, la relation compacte appelée monde (André du Bouchet), et qui trouve lieu dans la fraîcheur natale d’une rencontre entre êtres humains, dans l’envisagement des visages, au rythme du pas fraternel, dans le retour de la confiance. Paul Celan l’exprime ainsi dans une lettre à un ami : seules des mains vraies écrivent de vrais poèmes. Je ne vois pas de différence de principe entre une poignée de main et un poème. L’une comme l’autre est communion, attachement, appuiement. Un regard, un serrement de mains, une parole échangée, sont une rencontre-poème qui délivrent et libèrent de l’angoissante opacité du monde, afin que celui-ci véritablement advienne comme merveille amicale, révélant alors que l’essence du langage est amitié et hospitalité (Emmanuel Levinas).

Saint Paul fit cette découverte bouleversante de l’amitié et de l’hospitalité, quand, après son éblouissement sur le Chemin de Damas, il accueillit avec simplicité la bienveillance des tout premiers disciples de Jésus dans cette ville, qui prirent soin de lui, alors qu’il était venu pour les persécuter. Il reçut l’amitié d’Ananie, le responsable de la communauté naissante, qui par-delà les appréhensions, le reçut en frère, comme le prochain de la parabole du bon Samaritain, mélange entre l’altérité, la rencontre, et la sphère des sensations (Pascal Ferren). Paul reconnut cette bonté tissée de la même étoffe que l’étreinte qui l’avait saisie sur la route et l’avait fait chavirer en l’ouvrant à une toute nouvelle réalité.

C’est aussi l’épiphanie que connut Victor Segalen aux frontières du Tibet (Kenneth White) et qu’il nous rapporte dans Equipée  lors de la rencontre saisissante avec la jeune fille aborigène: le miracle de deux yeux organisés depuis des jours pour ne saisir que la grande montagne, versants et cimes, et qui se trouvent tout d’un coup aux prises avec l’étonnant spectacle de deux autres yeux répondant. Entre ces deux êtres, apparut, véracité et sincérité de la rencontre, un dire qui précède tout dit, langage pré-originel à toute langue, en deçà de la civilisation (Emmanuel Levinas). Le monde, quand nous l’habitons, est matière de poésie (André du Bouchet), une matière opaque qui se laisse fissurer et inonder de lumière, chose étrangère devenant un autre versant de moi-même, fraternelle.

Le poème veut rejoindre quelqu’un d’autre, a besoin de cet autre, a besoin d’un vis-à-vis. Il va le voir, il se dédie à lui. Chaque chose, chaque humain est, pour le poème qui se dirige vers l’autre, une figure de cet autre (Paul Celan dans le Méridien, traduit par André du Bouchet)

Ce qu’est la rencontre, nous ne le savons qu’en accomplissant à notre tour l’acte de rencontre (Frederik Buytendijk). Nous y rencontrons alors notre existence en même temps et avec l’existence d’autrui. Relation de parenté en dehors de toute biologie, « contre toute logique » (Emmanuel Levinas). Nous y rencontrons la réalité, le réel ne se donnant que dans la rencontre. Dasein ist Mitsein (Ludwig Binswanger). Et c’est toujours une surprise radicale. Oui, la rencontre reste un phénomène merveilleux (Julien Gracq).

Y a-t-il des dieux plus grands que ceux qui m’étreignent la main, qui par leurs voix que j’aime me hèlent court et clair à mon approche de mon nom prénom intime ? (Walt Whitman)

Traversant la langue trop figée, trop signifiante, seul le poète, existant de l’autre côté de soi-même (Henri Maldiney), peut dire la rencontre, l’écart, l’impossible parole, celle de l’hospitalité qui fait exister l’autre à partir du Rien, surgissement dans la présence. La trace d’un passé dans le visage n’est pas l’absence d’un encore non-révélé, mais l’an-archie de ce qui n’a jamais été présent (Emmanuel Levinas). Ou encore, la trace est la poussée tremblante du toujours nouveau (Edouard Glissant).

Mais il faut des fentes au rocher / Des sillons à la terre / Où serait l’hospitalité, sinon, / Le séjour ? (Hölderlin).

Cette hospitalité, cet auprès de, ce séjour d’amitié, cette aurore espérée, François Villon les mendiait déjà auprès des générations futures :

Frères humains qui après nous vivez

N’ayez les cœurs contre nous endurcis

Car, si pitié de nous pauvres avez

Dieu en aura plus tôt de vous merci

Il nous faut travailler à l’élargissement de notre cœur, comme nous l’avons fait de notre raison. Or, nous sommes très loin de l’excès dont nous avons fait preuve pour notre raison. Notre marge de progrès est immense car l’élasticité de notre cœur est plus grande que nous ne le pensons. Telle est notre espérance. Mais y a-t-il eu jamais une époque où ce souci primait, où l’expérience de l’agrandissement du cœur était magnifiée ? Car, nous le savons, le chemin de l’amitié, qui est aussi celui de la fidélité, est un chemin d’exigence. Pierre Reverdy l’exprime sans détour : l’amitié, la véritable amitié qui dure du commencement jusqu’à la fin de la vie, n’est faite que de blessures. Mais des blessures surmontées. Comme celles qui l’unissaient à Max Jacob.

Jusqu’à présent, nous sommes, dans nos sentiments, plus petits que nous-mêmes, c’est-à-dire plus petits que notre puissance d’action et surtout de destruction, ce que Günther Anders appelle le décalage prométhéen. Nous n’avons pas suffisamment conscience du décalage en nous entre ce que nous sommes capables d’imaginer et que nous sommes capables de faire. Günther Anders pense ce décalage comme une insuffisance humaine structurelle, qui conduit à la destruction générale par l’apocapypse nucléaire. Rationnellement, il est difficile de lui donner tord. Mais, contre toute espérance, ne peut-on pas, car l’humain n’est pas que rationalité objectivante, espérer le renversement de ce décalage en un excès d’amitié envers la création et des éléments de la nature à commencer par les humains, sur la rationalité mortifère ?

En effet, l’amitié est une réalisation de la promesse de la terre promise, donc une diaspora en devenir, en formation, en augmentation (Michel Deguy). Elle ouvre ainsi à une nouvelle et véritable connaissance, connaissance d’un autrui, que seule l’amitié permet. Cette amitié-là est de l’ordre de l’amour, de l’agapê, et de l’intime, car l’intime permet le passage du dehors indifférent au-dedans qui s’entre-ouvre et se donne en partage (François Jullien). Elle se love sans doute au cœur des hibakusha, les victimes vivantes d’Hiroshima dont Kenzaburö Oé, constatant leur absence de haine, dira, contrairement à Günther Anders : A Hiroshima, si j’ai vu ce qui peut découler des pires humiliations infligées à l’homme, j’y ai rencontré aussi pour la première fois de ma vie des Japonais qui m’apparaissent comme les plus dignes de tous.

Ecoutons Michel Rocard, nourri de toute sa vie publique : l’une des grandes découvertes politiques au cours de ma vie, c’est que les relations interpersonnelles sont infiniment plus importantes que ce que l’on croit, les subtilités des dossiers sont un facteur second ; la confiance est un facteur absolument majeur. La confiance est ce que doit sauvegarder, encourager, produire toute institution utile à la vie en commun. L’œuvre du politique, affirme déjà Aristote, consiste surtout, de l’avis général, à engendrer l’amitié. Simone Weil l’expérimentait à Londres pendant la Seconde Guerre mondiale : les sentiments personnels jouent dans les grands événements du monde un rôle qu’on ne discerne jamais dans toute son étendue.

Et Emmanuel Levinas : la relation avec l’avenir, c’est la relation avec l’autre; car le visage se refuse à la possession, à mes pouvoirs. Mon regard vers l’autre ne peut s’envisager que dans un contre-regard qui le déroute.

Quant aux poètes : ma voix s’adresse à quiconque passa non loin de moi (Stéphane Mallarmé) je visage de toi / comme tu visages de moi (Henri Meschonnic). Et le peintre : j’ai les couleurs de l’amitié, dit Paul Cézanne à son ami Henri Gasquet. Les artistes véritables connaissent la puissance créatrice de l’amitié. Le contact profond de deux êtres, centre à centre, n’est-ce pas l’opération la plus créatice de l’Univers qui nous entoure, questionne Pierre Teilhard de Chardin ?

Poursuivons avec Jean-Luc Nancy : nous frayons une voie pour sortir du nihilisme. Nous savons qu’elle est étroite et difficile, mais elle est ouverte, qui exprime la même intuition qu’Héraclite il y a vingt-cinq siècles: s’il n’espère pas, il ne découvrira pas l’inespérable, lequel est introuvable et sans voie d’accès, ou que Maître Eckhart il y a 800 ans : si tu vas par aucune voie / sur le sentier étroit / tu parviendras jusqu’à l’empreinte du désert. Maria Zambrano l’exprime ainsi : en cet état où l’on n’espère plus, ou, mieux encore, lorsqu’on a cessé d’espérer, survient sans qu’on y prenne garde l’instant où s’accomplit la synchronisation de la vie et de l’être. Pierre Tal-Coat poursuit : dans ses lieux déserts, habités de l’invisible lieu / dans le frémissement du passage, le silence, l’ici attentif

Oui, traverser sans répit l’intraversable, qui n’est pas tourné vers nous (André du Bouchet), énigme inépuisable, le fond du fond du monde, dont le parcours fait mon ex-istence toujours nouvelle et toujours en question. Jusqu’à ses ultimes forces ainsi que, dans sa 101ème et dernière année, épuisé de pensées, Henri Maldiney osait encore penser par-dessus sens, en traversant sans s’arrêter, parce que le sens c’est déjà un objet, c’est objectiver.

Levé avant son sens, un mot nous éveille, nous prodigue la clarté du jour (René Char).

Si la lumière est voilée, si la nuit de l’histoire est obscure, par-delà les obstacles insoupçonnés, la voie et l’attente conduisent peut-être vers une nouvelle aurore à vivre, une étoile du matin, une porte transparente de l’aube, une blancheur inconnue, un mystère amical, une terre promise, où pourrait poindre, chaque jour, neuf, un monde métamorphosé.

Il faut vivre pour voir l’aurore (André du Bouchet), cette aurore qui conduit à la lumière qui rachète les ténèbres, lumière inimaginable, mais seule chose qui apaise et à laquelle aspire le cœur inquiet de toute créature (Maria Zambrano).

Lève-toi parmi les feuilles, / toi, mon aurore future (Luis Cernuda).

L’amour engendra des siècles de vivants ; l’amitié en engendrera d’autres (Friedrich Hölderlin). Car l’amitié espère et accueille le tiers. Elle appelle la vie en sa puissance aurorale.

Le cœur percé de lucarnes (Andrée Chedid), inventerons-nous la poésie de l’amitié, creuset d’une politique de l’amitié (Patrick Viveret) ?

Olivier Frérot

Texte extrait de « Penser une société ouverte et vive », publié chez Chronique sociale, 2016

https://solidaritesemergentes.wordpress.com/penser-une-societe-ouverte-et-vive-senrichir-des-spiritualites-et-philosophies-du-monde/

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