L’amour de la langue

Mon attachement au latin et au grec n’a rien, ou peu de choses, à voir avec une nostalgie de ma jeunesse, rien non plus avec ce que la sottise contemporaine a tôt fait de taxer de conservatisme. Rien de plus vulgaire d’ailleurs, je le dis en passant, que cette détestation actuelle de la nostalgie : n’a-t-on pas le droit de rien regretter qui fut ? De préférer les Halles de Balthard à celles d’aujourd’hui ? L’époque où les maisons d’édition étaient indépendantes, et non des biens sur le marché ? Où l’éloquence, et non la démagogie sondagière, était une des parties de la politique ? Ou l’idéal de la culture populaire était représenté par le TNP plutôt que par TF1 ? La haine du passé est une étrange maladie. C’est une lâcheté et un conformisme lamentables que de croire, ou de feindre de croire, que l’avenir ne doit pas se construire avec une part de passé. Un écrivain, en tout cas, en peut penser ça. Au début de tout, pour un écrivain, il y a l’amour de la langue, l’idée flaubertienne que « la prose française peut arriver à une beauté dont on n’a pas idée ». Et aimer la langue, c’est la connaître dans toute son extension, ses strates et registres, « nobles » et « vulgaires », mais aussi son histoire. Le français n’est pas né de la dernière pluie. Le latin et le grec, pas seulement ces langues, mais surtout elles, l’ensemencent, le façonnent. Et elles ne sont pas seulement la matrice de ses mots et de ses formes, elles sont aussi à l’origine de beaucoup de ses façons d’objectiver le monde. Le jour où on aura oublié d’où viennent les mots « démocratie », « théâtre », « philosophie », « poésie », il est à craindre qu’on aura oublié aussi le sens de ces mots. L’abandon (quoiqu’on en dise) de l’enseignement des langues mères n’est qu’un des épisodes de la démolition générale de la langue qu’on observe partout si l’on veut bien garder les yeux ouverts – dans la rue, sur les enseignes des magasins, des cinémas, à l’école, dans les journaux. C’est exactement ce qu’on appelle une sape : on creuse par en-dessous, afin que l’édifice s’effondre plus sûrement. Je ne suis pas tout à fait aussi extrémiste qu’Alain Borer dans son livre De quel amour blessée, mais je partage tout de même l’essentiel de ses thèses – et de ses colères. Les imbéciles appellent ça du nationalisme linguistique. Ayant toujours faufilé dans mes livres des vocables voire des phrases entières de langues étrangères, je ne me sens pas très concerné par l’imputation. Je ne prétends pas qu’il soit obligatoire d’écrire « clef », à l’ancienne, mais quant à moi si je continue à le faire c’est parce que l’y lis en filigrane la clavis latine, que ce faisant je comprends aussi le nom d’un os qu’il est désagréable de se casser, d’un ancêtre du piano, que ce petit « f » muet accroche à mon trousseau la llave espagnole, la chave portugaise, la chiave italienne, et que c’est ainsi (entre autres) que je suis européen. Un vieil Européen, certainement …

Olivier Rolin

Extrait d’un entretien avec Gérard Cartier, paru dans le numéro d’été 2017 de la revue europe

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