L’appel du « où ? »

Par-delà l’étant et le possible, où ? est un appel au transpossible. Le chercheur, dit Heidegger, reçoit son ouverture du cherché. Mais ici le cherché n’est pas dans le monde. Et la réponse à la question où ? lui vient de son horizon, tout à coup transformé. Le y du il y a s’angoisse de lui-même, jusqu’à disparaître dans un vertige où s’engloutit, avec le ici et le là, le sens même de la question. C’est à cette extrémité, et en quelque sorte à l’impossible, que surgit l’évènement transformateur dont l’avènement assure à la question l’ouverture de son lieu d’être. La forme interrogative de l’appel se transforme en surprise exclamative, quand se révèle, – hors de nous et en nous ? -, extatique, le . Le , dont la révélation ouvre l’essence du lieu, ne se trouve pas dans le monde que déterminent les faits dans l’espace logique. Il n’est pas énonçable. Il se montre : l’Ouvert.

(…) Le lieu d’une œuvre d’art n’est pas définissable hors d’elle. Il n’est pas de concepts ni de données empiriques qui puisse le représenter. Il n’est ni intelligible ni sensible, comme Platon l’a reconnu dans le Timée. La mise en vue du lieu est le propre de l’art. C’est vers lui que tend la peinture de Cézanne dans sa tentative obstinée d’échapper pas à pas à la transcription directe de la nature (« Monet, ce n’est qu’un œil ») et à l’expression d’un idéal harmonique préconçu. Quand il veut le faire entendre à Joachim Gasquet, il rappelle le défi qu’opposait à sa peinture un fragment de phrase de Balzac évoquant une nappe blanche comme une couche de neige fraîchement tombée et sur laquelle s’élevaient symétriquement les couverts couronnés de petits pains blonds. « Si je peins couronnés je suis foutu. Comprenez-vous ? Et si vraiment j’équilibre mes couverts et mes pains comme sur nature, soyez sûrs que la neige et tout le tremblement y seront ».

L’alignement protocolaire des couverts s’auréole de la blondeur rayonnante des pains. Mais vouloir peindre couronnés, c’est traduire en images visuelles une image de langage, c’est se livrer à un jeu métaphorique qui fait l’économie frileuse et ruineuse de la réalité.

Mais suffit-il d’écarter la métaphore pour mettre à découvert la Réalité ? La métaphore supprimée, que reste-t-il ? L’expérience désarmée, dans son évidence nue. L’élucidation de l’évidence du monde dans un tableau de Cézanne paraît d’abord identique à cette « effectuation des évidences », obtenue, dit Husserl, « grâce au déploiement phénoménologique de chaque expérience ». N’est-ce pas ce qu’enseignait Courbet ?

« Rappelez-vous Courbet et son histoire de fagots. Il posait son ton sans savoir que c’était des fagots. Il demanda ce qu’il représentait. On alla voir. Et c’était des fagots. Ainsi du monde, du vaste monde » (Cézanne).

Il faut pour le peindre dans son essence avoir ces yeux de peintre qui dans la seule couleur voit l’objet. La matière de notre art est là, dans ce que pensent nos yeux (Cézanne).

Henri Maldiney, extrait de « Ouvrir le rien, l’art nu », pp 440-441, éditions encre marine, 2000

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