Instant d’allégresse à Buchenwald

Sur sa gauche, dans cette sorte d’éternité neigeuse, il voyait l’arbre. Au-delà du talus, de la rangée des hauts lampadaires, de la longue théorie de colonnes hiératiques, il y avait un arbre. Un hêtre, sans doute. Il supposait, tout au moins. Cela en avait tout l’air. Détaché de la masse confuse des hêtres, au milieu d’un espace dégagé, somptueusement solitaire. (…) Il ne se souvenait d’aucun autre arbre. Il n’y avait aucune nostalgie dans sa curiosité. Il n’essayait pas de retrouver quelque chose d’inaccessible, une impression d’autrefois. Pas de bonheur ancien, nourrissant celui-ci. Juste la beauté d’un arbre, dont le nom même, supposé, vraisemblable, n’avait aucune importance. Un hêtre sans doute. Tout aussi bien un chêne, un sycomore, un saule pleureur, un bouleau blanc, un frêne, un tremble, un cèdre, un tamaris.

La neige et le tamaris, pourtant, ça n’avait pas de sens. Il disait n’importe quoi. Emporté par l’allégresse, en somme. Un arbre, c’est tout, dans la splendeur immédiate, dans l’immobilité transparente du présent.

Il avait franchi le talus, il marchait dans la neige molle, immaculée.

L’arbre était là, à portée de la main. L’arbre était réel, on pouvait le toucher. Il tendait la main. Il touchait l’écorce en grattant la neige glacée que le vent avait plaquée sur le tronc du hêtre. Il s’écartait aussitôt, prenant du champ, du recul, pour mieux voir. L’ensemble d’un paysage minime sous ses yeux. Il réchauffait ses doigts au souffle de sa bouche, il enfonçait les mains dans les poches du caban bleu. Il se campait sur ses jambes, regardait. Le ciel de décembre était pâle, une vitre à peine teintée.

On pouvait rêver au soleil.

Le temps passerait. Le hêtre se déprendrait de son manteau neigeux. Avec un frémissement sourd, les branches de l’arbre laisseraient s’écraser sur le sol des touffes poreuses, friables. Le temps ferait son travail, le soleil aussi. Ils le faisaient déjà. Le temps s’enfonçait dans l’hiver, sa splendeur rutilante. Mais au cœur même, glacé, de la saison sereine, un futur bourgeon vert se nourrissait déjà de sèves confuses.

Il pensait, immobile, toute sa vie devenue regard méticuleux, que le bourgeon niait l’hiver, et la fleur le bourgeon, et le fruit la fleur. Il riait aux anges, presque béat, à l’évocation de cette dialectique élémentaire, car ce bourgeon fragile, encore impalpable, cette verte moiteur végétale dans le ventre enneigé du temps, ne serait pas seulement la négation du temps, ne serait pas seulement la négation, mais aussi l’accomplissement de l’hiver. Le vieux Hegel avait raison. La neige éclatante s’accomplirait dans le vert éclatant.

Georges Semprun, un dimanche de décembre dans le camp de Buchenwald, dans  l’ouvrage Le fer rouge de la mémoire

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