Tissons un nouveau récit pluriel

Le journaliste Edwy Plenel souligne les immenses ressources de la France : la France est une Amérique de l’Europe : pays carrefour, en permanence tissé d’immigrations extérieures et intérieures y compris dans son histoire spirituelle. C’est un pays qui a une richesse unique : nous sommes à la fois la fille aînée de l’Église, le pays de l’Edit de Nantes et, donc, du protestantisme, le pays européen de la plus forte communauté juive de rescapés du génocide, le premier pays musulman d’Europe, le pays de la créolisation chère à Edouard Glissant, et le pays de la laïcité. Nous devrions réinventer, à partir de cela même: le tous-ensemble. Ce n’est pas le grand Un, mais ce que la pluralité crée de commun. Le concept d’une nation une et indivisible, inscrit dans notre constitution, ne correspond plus à la réalité des maillages territoriaux et des métissages des cultures. Le roman national, qui fonctionnait encore dans les années cinquante pour unifier la nation, n’est plus et ne peut plus être unanimement partagé. Il est à retravailler, à transformer, à augmenter d’autres histoires venues d’ailleurs. Il doit s’ouvrir sur la diversité des faits, des analyses et des mémoires, pour tisser un nouveau récit pluriel en mettant en avant les compromis qui au cours de l’histoire de France, ont permis de retrouver la paix après les incompréhensions et les déchirements.

Ce qui est vrai de la France est vrai de tous les pays et des grandes villes d’Occident, et devient vrai de toutes les grandes villes du monde. La multiplicité des humains qui se rencontrent à New York, à Paris, à Londres ou à Rome, a gagné aussi les villes du sud de la Méditerranée, les villes des rives du Golfe persique, celles de l’Inde, du Japon ou de la Chine, celles d’Amérique latine et d’Afrique. La plupart des grandes villes du monde sont aujourd’hui des archipels de diversité. Et la multiplicité devient le commun de tous les peuples. Induisant le métissage des cultures et des humains, cette multiplicité devient la source d’un nouveau Grand Récit en partage pour tous, un Grand Récit éclaté en multiples visages, en multiples récits discontinus. L’éclatement visible et vécu du monde contemporain est un antidote puissant à la standardisation voulue avec force par l’idéologie de la marchandise et de la consommation, qui a dominé les consciences à partir de la révolution industrielle au XIXème siècle. Voyons cette foule d’éclats comme les lieux des scintillements colorés d’un joyau aux innombrables facettes. Chaque Idée est un soleil, écrit Walter Benjamin, l’harmonie sonore de ces entités s’appelle la vérité.

Pour cultiver notre capacité à la rencontre, il nous faut déceler les présuppositions de notre système conceptuel et langagier que nous avons cru universel. Or, nous ne pouvons briser le cercle des concepts familiers, qu’en allant se placer à l’extérieur de ceux-ci, du point de vue de Sirius.

Adoptant une telle démarche, regardant la Grèce depuis la Chine, le philosophe François Jullien nous rappelle quelle souveraine indifférence la Chine a montrée à l’égard de tout le labeur de la construction philosophique européenne, comment, passant à côté de l’Être, elle a pensé non selon l’entité-identité et l’essence mais selon la capacité, investie et se déployant sans cesse dans le grand procès du monde, attentive à son universelle régulation, et a préservé une disponibilité de la parole, éloignée de la raison rationnelle, une parole qui dit à côté. En déclôturant les déterminations, en les dissolvant dans l’indifférencié, et en produisant de multiples médiations, les penseurs chinois ont évité la dramatisation de l’existence qui a prévalu en Occident et ont conservé la co-hérence de la vie, en pensant avant tout les corrélations et les correspondances. Ainsi, ils n’ont pas bloqué le vivre en le projetant sur l’être, mais l’ont ouvert au paysage, l’y ont fondu, dans un fond d’immanence. Si les Chinois utilisent abondamment les nombres, ce n’est nullement, contrairement aux Grecs dont le but est de mesurer des quantités, mais pour leurs capacités analogiques qui permettent de lier et ainsi de combiner entre eux les phénomènes et les rythmes de la nature et de la vie, comme le mouvement des astres et donc le calendrier, les sons, la construction des chars ou l’architecture.

La poésie et la peinture tout particulièrement des époques Tang et Song, par les paysages qu’elles saisissent et dont elles sont saisies, en cherchant et en révélant la réalité cachée sous l’apparence de la force et de la beauté, polarisée entre Ciel et Terre, entre proche et lointain, nous montre un humanisme particulier, moyen de communion de l’homme avec l’univers, avec la roche, le vent ou l’eau vive, une cosmophanie que l’Occident n’a pas connue, sauf peut-être le monde celtique qui a dressé ses mégalithes entre terre, ciel et mer.

Pour un Occident en prise avec la fin de la métaphysique, il y a assurément quelque intérêt à regarder vers une Chine qui a pensé hors de la métaphysique, pour retrouver le mouvement de la vie.

Ce que nous venons de développer avec la Chine, nous devons le faire aussi avec les grandes civilisations qui peuplent notre Terre aujourd’hui comme hier. C’est en effet notre chance, depuis peu, de pouvoir connaître ainsi les ressorts profonds de la Chine, du Japon, de l’Inde, de l’Iran, de l’Arabie, de l’Afrique… et bien entendu des peuples premiers en Australie, en Amazonie, dans le grand Nord et ailleurs. Non seulement notre curiosité s’y réjouit, mais nous pouvons y découvrir l’unité et la multiplicité du genre humain, ses permanences et ses créations inouïes, ses stabilités et ses fluidités. Nous pouvons y puiser des ressources majeures que nous avons perdues en cours de route en Occident. Rassemblant tous ces héritages épars et ces évolutions en marche, nous pouvons alors commencer à élaborer un Grand Récit. Tissé des innombrables histoires diverses de l’immense aventure de l’humanité, ce Grand Récit sera le socle pour le déploiement de la nouvelle civilisation planétaire qui vient.

Olivier Frérot

Extrait du livre « Contribuer à l’émergence d’une société neuve et vive« , publié en janvier 2017 par Chronique sociale

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