Que veut dire « exister » pour une oeuvre d’art ?

Une nature morte n’est pas un extrait du monde. On dit parfois que Cézanne, par excès de concentration, traite ses modèles vivants comme des natures mortes, et qu’il peint les visages comme des pommes. C’est un contresens parfait : il peint les pommes comme des visages. De chaque visage humain rayonne une transcendance impossessible qui nous enveloppe et nous traverse. Cette transcendance n’est pas celle d’une expression psychologique particulière, mais celle qu’implique en chacun de ces visages, sa qualité d’être, sa dimension métaphysique. Elle est la transcendance de la réalité s’interrogeant en lui, et réfléchissant en lui, dans cette interrogation même, la dimension exclamative de l’Ouvert. Pareillement, dans une nature morte aux pommes, chaque pomme existe en suspens dans sa propre radiance qui ouvre l’espace de toutes.

Ces motifs, dont l’avènement nous meut, sont des formes en voie d’elles-mêmes. Ils n’ont pas la structure de l’intentionnalité ou du projet. Leur genèse ne s’inscrit pas dans la mondéité du monde. Pour autant ces formes ne sont pas imaginaires. Elles sont réelles. Elles ont fond. Mais pas plus qu’elles ne flottent dans un vide lacunaire résultant du retrait du monde, elles ne se réfèrent à un monde absent dont l’absence nous serait nostalgie, nostalgie du fond. Le fond dont elles se réclament, elles l’existent. Une œuvre d’art n’est pas un objet, idéal ou empirique, qui ait à prendre sa place dans un champ de signification préétabli. Elle est une signifiance insignifiable et qui se signifie réellement.

Ce moment de réalité, dont l’épreuve se confond avec l’entrée en présence de l’œuvre, implique la réalité des formes en laquelle sa présence s’articule. C’est lui que l’art, selon la formule de Paul Klee, « rend visible ». L’existence consiste à exister le fond ; et ce fond n’est là qu’existé par elle : il y a là un cercle dans lequel l’art ne se laisse pas enfermer. Il ne laisse pas le fond à  son opacité. Il l’éclaire à partir de l’horizon qu’il ouvre, et dont l’ouverture en chaque œuvre constitue proprement l’exister unique de celle-ci.

Henri Maldiney, extrait de « Ouvrir le rien, l’art nu », 2000, éditions « encre marine »,

p 427-428

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s