Il n’y a pas d’autre aventure que celle de la vie

Entré dans le grand âge, on est censé être désabusé, revenu de tout, après avoir fait le tour des choses. Ce n’est pas du tout mon cas. Je suis au contraire dans un état d’étonnement et d’émerveillement qui rejoint presque l’innocence de l’enfant. Je suis rongé de maux, mais je ne considère pas la vieillesse comme un naufrage. Elle nous déleste de toutes sortes de soucis. A l’âge mûr, on a le désir de plaire, on construit sa carrière, on est plein de prévention et de méfiance. Avec le grand âge, on atteint un état de communion avec les êtres, les plus petits, les plus humbles, Aujourd’hui, je suis dans l’étonnement d’être toujours là, mais aussi de constater que les arbres continuent de pousser, les enfants à naître et à grandir. Chaque fois que je vois un enfant, je suis envahi de reconnaissance et de tendresse, je me dis : « C’est incroyable ! Cela persiste à advenir ». Et quand je croise une mère qui promène son enfant, je la salue, souvent à sa grande surprise. C’est devenu pour moi un besoin irrésistible.

Quelqu’un qui se trouve, comme moi, à cette extrémité, sait qu’il peut basculer à tout moment de l’autre côté. Mais cette conviction n’est pas seulement due à l’âge. Très tôt, j’ai rejoint les grands spirituels chinois, qu’ils soient taoïstes ou bouddhistes, dans leur expérience du vide. Le vide n’est pas le néant. Car c’est à partir du vide que tout est advenu. Le tout ne peut pas venir du tout. Il ne peut venir que du rien. Donc, être dans l’état du rien, c’est se retrouver dans l’état d’origine. De là, on assiste à l’avènement de toutes les choses qui s’engagent dans la voie de la vie. Et au lieu d’être submergé par la frayeur et le doute, on éprouve cette certitude que la vie est un don inouï et en même temps indestructible. Lorsqu’on assiste à cette aventure de la vie en partant de la position du rien, on comprend qu’il n’y a pas d’autre aventure. Quelque chose est advenue, à partir du rien : c’est ça la seule aventure. Et elle n’aura pas de fin puisque la mort elle-même est une loi imposée par la vie et pas le contraire. Tout est toujours en devenir, en mouvement, avec des possibilités de transformation.

Nous faisons partie d’une immense aventure, unique en réalité. Il n’y en a pas d’autre. Celle de la vie. Ce n’est pas à nous d’en cerner le contour et d’en tirer les conclusions. Mais de là où nous nous trouvons, nous pouvons avancer que les âmes aspirant à la vraie vie sont reliées au principe de vie qu’est le souffle vital, lequel anime la marche de la Voie.  Celle-ci est en devenir selon l’adage : « La Vie engendre la Vie, il n’y aura pas de fin ». Rappelons que la mort n’est  pas une force aveugle qui se dresse devant la vie pour l’anéantir. La mort est une loi imposée par la vie même, pour que la vie puisse se renouveler, se transformer et accéder à un autre ordre d’être. Compte tenu de ce fait, on peut concevoir une perspective ouverte au devenir des âmes et employer l’expression « communion des saints » : tous ceux qui, en dépit des conditions tragiques, ont tenté de vivre dignement, sont tous des saints. L’aventure de l’univers vivant n’est pas en pure perte ; l’aventure de chaque vie, aussi humble fût-elle, ne l’est pas non plus. Il faut accorder une certaine grandeur à l’humanité qui a survécu à tant d’abîmes, surmonté tant de ratages et qui continue à incarner une vérité – l’amour absolu – dans laquelle nous nous retrouverons.

François Cheng, extrait d’une interview publiée dans le n°12 de la revue Ultreïa, été 2017

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