A propos de la « chôra »

Dans la cosmologie du Timée, Platon introduit, de façon surprenante par rapport à sa réflexion sur l’intelligible et le sensible, la notion de chôra, pour dire le lieu des choses dans le monde, leur , un triton allo genos, un « troisième autre genre », un réceptacle du devenir, une nourrice, qui ne se réduit ni à de l’intelligible ni à du sensible, qui fournit un emplacement à tout ce qui est, autrement dit un milieu.  A peine peut-on y croire, précise Platon, car on n’y accède que par un raisonnement bâtard. Cette chôra est aporôtaton, « superlativement intraitable », sensible insensible, pensable impensable, précise Cornelius Castoriadis qui s’y attarde dans sa profonde réflexion sur l’institution imaginaire de la société, afin d’ouvrir des voies nouvelles pour penser le surgissement du nouveau, de l’altération-altérité, dans notre histoire.  Car le nouveau se localise, et la pensée peut s’attarder au lieu de son avènement. En effet, indique Henri Maldiney, la nécessité, pour tout ce qui est, d’être quelque part est impliqué dans son être. Le fait d’occuper un lieu n’est pas contingent : il a sens. Il précise : le lieu (chôra) n’est pas dérivable de l’espace. Il en est originaire.

Pourtant, Platon ne creusera pas ce balancement originaire entre l’être et le devenir, choisissant l’eidos, l’idée, éternelle stabilité. Il nous faut aujourd’hui y revenir pour réintroduire le mouvement et le devenir immaîtrisables.

Le mot chôra suggère le vide, car sa racine ghei l’apparente au grec chaino, bailler, être béant.

S’intéressant à cette notion mystérieuse de chôra, dépassant la réflexion que Jacques Derrida y a consacré, l’astrophysicien Aurélien Barrau suggère que quelque chose (ou quelque non-chose, peu importe) semble avec (la) chôra, défier la dichotomie de logos et de muthos. N’y aurait-il pas là une proximité avec la matière-énergie de la physique contemporaine qui courbe l’espace-temps ?

Quelque chose qui est toujours déjà là, qui ne naît, ni ne meurt, mais qui n’est pas de l’être (Augustin Berque). Comme une empreinte, une matrice. Mais peut-on être à la fois empreinte et matrice, qui sont contraires l’une de l’autre ? A la condition de ne pas avoir de véritable identité, de ne pas être une idée. La chôra est la trace de l’immémoriale figure mythique de la puissance de la terre, qui dit l’ouverture par laquelle adviennent à l’existence les êtres qui vont constituer le monde. S’y expérimente le sacré, c’est-à-dire l’absolument autre qui est aussi l’absolument nôtre (Karl Kenrenyi). Chôra s’oppose à topos. Aristote définit très clairement topos comme un terme qui localise et délimite précisément dans l’espace physico-mathématique, donc cartographique, les corps et les choses, qui possèdent ainsi leur propre identité indépendamment du milieu où ils se trouvent. Cette objectivation annule toute profondeur.

Je dis , alors même qu’une fois encore,

et en place,

il s’agit de ce qui ne se localise pas  (André du Bouchet)

La chôra désigne une ouverture à partir de laquelle se déploie quelque chose qui ne limite et ne définit pas, qui ouvre à l’incomplétude infinie que nous tenons de notre médiance (Augustin Berque). C’est-à-dire comme une extension, un  lieu qui fait lien et est en même temps le lien. Un lieu où se génère un rythme en lequel nous sommes engagés et ajustés, et où nous nous sentons reconnus et existants. Un lieu qui participe de ce qui s’y trouve, précisément le lieu de la réalité. Un lieu ex-istentiel. Ce dont nous parle le génie de la vallée (qui) ne meurt pas (Laozi, 6), et qui oriente vers le Tao. Et ce à quoi pense Jean-Paul Sartre quand, pour exprimer le sens adéquat de la perception et de l’unité ressentie, il remarque non pas que le poisson nage, mais que la nage poissonne.

Il semble donc que nous tenons avec la chôra platonicienne, une notion permettant de relier des pensées a priori étrangères, et qui pourrait être d’une fécondité certaine. Elle nous permet, en effet, de rejoindre le lieu tel que le conçoit toute pensée mythique ou poétique. Ernst Cassirer nous dit qu’il n’y a jamais, pour la pensée mythique, entre ce qu’est une chose et le lieu où elle se trouve, un rapport purement « extérieur » et contingent ; le lieu lui-même est une partie de son être, qui lui est attachée par des liens internes précis. Ainsi, par ce mot ambigü et médiateur de chôra, Platon relie le muthos au logos, c’est-à-dire le sensible et l’intelligible, s’efforçant de nommer ce que l’entendement ne peut nommer et qui marque son aporie.

Olivier Frérot

Texte issu et augmenté, de « Métamorphose de nos institutions publiques », publié en janvier 2017 chez Chronique sociale

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