Sortir de la pensée actionnariale

Toute réflexion et tout projet sur l’entreprise et la démocratie réelle tendent à interroger d’abord le modèle de gouvernance. Le schéma de la gouvernance actionnariale (corporate governance), devenu prédominant dans nos représentations, véhicule une gestion centrée sur la profitabilité, la recherche de la « valeur » pour les actionnaires avec toutes les externalités négatives que l’on subit, tant du point de vue environnemental que social. Le mythe selon lequel les actionnaires seraient propriétaires de l’entreprise – alors qu’ils ne sont propriétaires que de leurs titres et ne possèdent pas de droit direct sur l’organisation – a envahi la société. Les modalités d’évaluation et de rémunération des dirigeants d’entreprise (notamment la rémunération en fonction des actions comme les stock-options) ont d’ailleurs été à ce point transformées pour correspondre à l’intérêt des actionnaires que les dirigeants ont très largement orienté leur action en fonction de ces derniers – et non en fonction de l’activité de l’entreprise (cf. les licenciements boursiers).

Le modèle actionnarial est si fort qu’il a donné naissance à la notion de « démocratie actionnariale », reposant sur l’illusion que la généralisation de l’actionnariat pouvait fonder une démocratie. Certains considèrent ainsi que salariés et syndicats, via la gestion de l’épargne salariale, sont à même de se rapprocher des intérêts des actionnaires et ainsi porter un développement de long terme ; alors qu’en se rapprochant des pratiques actionnariales, ils vont chercher le même niveau de profit qui se traduit par une pression sur le court terme. Cette mobilisation des salariés dans une logique actionnariale ne fait en aucun cas évoluer les formes de la démocratie et ressemble surtout à un détournement du mot et de l’idéal. La norme de rendement financier dans laquelle agissent les fonds d’épargne salariale (et les petits actionnaires) empêche en effet fondamentalement de faire évoluer le rapport financier (c’est-à-dire la domination de la logique de production de l’entreprise par le taux de rendement de l’action). Les normes de rendement suppriment les marges de manœuvre et les professionnels de la finance qui gèrent les fonds d’épargne salariale exigent les mêmes ratios que la finance de marché, quel que soit le donneur d’ordres. Une innovation financière de ce type , a priori favorable aux salariés, ne permet pas en définitive de sortir des normes et de l’incertitude radicale de la finance, encore moins de construire un quelconque lien démocratique : il n’est décidément pas question de travail ni de production ici, mais de valorisation financière.

Le schéma de gouvernance actionnariale se traduit donc par une injonction structurante qui s’étend depuis plusieurs années à l’ensemble des professions et des secteurs d’activité. Dans ce contexte, l’entreprise se retrouve entre mythe et désamour, parce qu’elle reste pour certains l’unique solution pour produire, mais qu’elle est aussi – dans sa forme actuelle de firme multinationale et actionnariale – fortement remise en question.

C’est dans ce contexte particulier que l’on perçoit un regain d’intérêt pour les coopératives,  en même temps que ce modèle suscite de nouveaux questionnements. Quel renouveau offre-t-il à l’entreprise ? Apporte-t-il des réponses à la « grande déformation » de l’entreprise qui s’est opéré sous le régime de la finance ? Plaide-t-on pour un retour à l’entreprise paternaliste ou voit-on la coopérative comme une idée neuve – ou plutôt comme une idée « renouvelée » ?

 

Extrait de l’ouvrage « Faire société : le choix des coopératives », par La Manufacture coopérative, Editions du croquant, 2014

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