Comment démocratiser l’entreprise ?

Cela passe forcément par un nouveau régime de gouvernement mais aussi par l’émergence d’une normativité démocratique dans les processus de création et de répartition de la valeur créée. L’idée est que chaque constituant s’approprie une parcelle de pouvoir lui donnant le droit à un partage équitable et juste de la richesse créée. La recherche d’une forme d’humanisme dans la vie économique et la volonté de création de valeurs doivent se renforcer mutuellement. La seule manière d’arriver à cette osmose contre-intuitive pour le capitalisme court-termiste est de lier la question du partage de la valeur ajoutée à celle du régime de gouvernement des firmes modernes. Pourquoi ? Car il faut incontestablement appréhender cette question de la relation entre le régime de gouvernement et la répartition de la valeur ajoutée dans une perspective systémique pour interroger le rôle de l’entreprise dans son écosystème et dans la vie de la Cité.

D’un point de vue économique, la rémunération des actionnaires se justifiait souvent (au début des années 1980) par le critère de l’assomption du risque. Mais avec la hausse de la liquidité des marchés financiers et l’institutionnalisation de l’EVA, la « valeur ajoutée économique » – qui permet d’intégrer une rémunération minimale du capital –, les actionnaires ne sont plus des créanciers résiduels mais des créanciers abrités. L’opinion publique est bien sûr majoritairement critique à l’égard du capitalisme actionnarial mais trop rares sont les commentateurs à observer cet effet collatéral pourtant logique : si les actionnaires supportent de moins en moins le risque c’est bien parce que d’autres parties prenantes internes le subissent de plus en plus. L’accentuation de la suprématie actionnariale va de pair avec la fin de la fonction protectrice du capitalisme et de sa raison d’être interne, le rapport salarial.

Ce sont les employés qui jouent désormais, de manière exposée, ce rôle d’assomption du risque de l’activité de production – une conclusion qui tord le cou aux travaux fondateurs de Frank Knight, le premier à avoir expliqué la nature de l’entreprise moderne à partir de la nature protectrice du rapport salarial. La sécurité n’est plus le pendant de la subordination, dans et entre les entreprises. La légitimation (y compris contractuelle) de l’autorité hiérarchique s’en trouve fatalement amoindrie ; pourquoi les salariés accepteraient-ils volontairement d’être subordonnés à leur patron si celui-ci ne leur garantit plus la sécurité en contrepartie de son engagement ? Voilà une question que nous devons désormais nous poser si l’on veut vraiment comprendre l’influence actuelle de la primauté actionnariale sur le gouvernement interne des entreprises.

La question de la rémunération salariale est fondamentale pour recouvrer une dynamique de compromis productif car elle cristallise les sentiments les plus acerbes d’injustice, voire de mépris. Comment expliquer aux nouveaux chômeurs fraîchement dépossédés de leur travail que les salaires des dirigeants ont en moyenne augmenté de 6 % au cours de l’année 2014 (l’inflation du pays étant 12 fois inférieure en 2014)45 ? Il ne s’agit pas de penser expressément et sans discernement que ces rémunérations sont d’emblée injustifiables et incompréhensibles – bien que l’on puisse questionner et critiquer bien des pratiques excessives en la matière. Mais là n’est pas la question. Non, il s’agit de comprendre pourquoi une telle donnée ne peut guère susciter l’acceptation des salariés les plus exposés aux risques de notre période. Comment expliquer aux plus fragiles que la rémunération des dirigeants s’élève souvent lorsque les résultats de l’entreprise sont bons mais ne baisse pas lorsqu’ils deviennent mauvais et compromettent la pérennité de leur emploi ?

La démocratie salariale est sans doute une condition d’avènement d’un capitalisme juste mais, pour cela, les disparités entre les premiers et les derniers centiles doivent être réduites.

Virgile Chassagnon

Extrait de l’article  « La démocratisation de l’entreprise dans la société : pensons un capitalisme plus juste » publié en juillet 2016 aux archives ouvertes :

https://ideas.repec.org/p/hal/journl/halshs-01346445.html

 

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