La Mère, le bâtisseur et le mathématicien

Dans mon travail de mathématicien, je vois à l’oeuvre surtout deux forces ou pulsions, également profondes, de nature, me semble-t-il, différentes.

Pour évoquer l’une et l’autre, j’ai utilisé l’image du bâtisseur, et celle du pionnier ou de l’explorateur. Mises côte-à-côte, l’une et l’autre me frappent soudain comme vraiment très « yang », très « masculines », voire « macho » ! Elles ont la résonance altière du mythe, ou celle des « grandes occasions ». Sûrement elles sont inspirées par les vestiges, en moi, de mon ancienne vision « héroïque » du travail créateur, la vision super-yang. Telles quelles, elles donnent une vision fortement teintée, pour ne pas dire figée, « au garde à vous », d’une réalité bien plus fluide, plus humble, plus « simple » – d’une réalité vivante.

Dans cette mâle pulsion du « bâtisseur », qui semble sans cesse me pousser vers de nouveaux chantiers, je discerne bien pourtant, en même temps, celle du casanier : de celui profondément attaché à « la » maison. Avant toute autre chose, c’est « sa » maison, celle des « proches » – le lieu d’une intime entité vivante dont il se sent faire partie. Ensuite seulement, et à mesure que s’élargit le cercle de ce qui est ressenti comme « proche », est-elle aussi une « maison pour tous ». Et dans cette pulsion de « faire des maisons » (comme on « ferait » l’amour…) il y a aussi et avant tout une tendresse. Il y a la pulsion du contact avec ces matériaux qu’on façonne un à un, avec un soin amoureux, et qu’on ne connaît vraiment que par ce contact aimant. Et, une fois montés les murs et posés les poutres et le toit, il y a la satisfaction profonde à installer une pièce après l’autre, et à voir peu à peu s’instaurer, parmi ces salles, ces chambres et ces réduits l’ordre harmonieux de la maison vivante – belle, accueillante, bonne pour y vivre.

Car la maison, avant tout et secrètement en chacun de nous, c’est aussi la mère – ce qui nous entoure et nous abrite, à la fois refuge et réconfort ; et peut-être (plus profondément encore, et alors même que nous serions en train de la construire de toutes pièces) c’est cela aussi dont nous sommes nous-mêmes issus, ce qui nous a abrité et nourri, en ces temps à jamais oubliés d’avant notre naissance…

C’est aussi le Giron. Et l’image apparue spontanément tantôt, pour aller au-delà de l’appellation prestigieuse de « pionnier », et pour cerner la réalité plus cachée qu’elle recouvrait, était elle aussi dépouillée de tout accent « héroïque ». Là encore, c’était l’image archétype du maternel qui est apparue – celle de la « matrice » nourricière et de ses informes et obscurs labeurs…

Ces deux pulsions qui m’apparaissaient comme « de nature différente » sont finalement plus proches que je ne l’aurais pensé. L’une et l’autre sont dans la nature d’une « pulsion de contact« , nous portant à la rencontre de « la Mère » : de Celle qui incarne et ce qui est proche, « connu », et ce qui est « inconnu ». M’abandonner à l’une ou l’autre pulsion, c’est « retrouver la Mère ». C’est renouveler le contact à la fois au proche, au « plus ou moins connu », et au « lointain« , à ce qui est « inconnu » mais en même temps pressenti, sur le point de se faire connaître.

La différence ici est de tonalité, de dosage, non de nature. Quand je « bâtis des maisons », c’est le « connu » qui domine, et quand « j’explore », c’est l’inconnu. Ces deux « modes » de découverte, ou pour mieux dire, ces deux aspects d’un même processus ou d’un même travail, sont indissolublement liés. Ils sont essentiels l’un et l’autre, et complémentaires. Dans mon travail mathématique, je discerne un mouvement de va-et-vient constant entre ces deux modes d’approche, ou plutôt, entre les moments (ou les périodes) où l’un prédomine, et ceux où prédomine l’autre. Mais il est clair aussi qu’en chaque moment, et l’un et l’autre mode est présent.

Quand je construis, aménage, ou que je déblaie, nettoie, ordonne, c’est le « mode » ou le « versant » « yang », ou « masculin » du travail qui donne le ton. Quand j’explore à tâtons l’insaisissable, l’informe, ce qui est sans nom, je suis le versant « yin », ou « féminin » de mon être. Il n’est pas question pour moi de vouloir minimiser ou renier l’un ou l’autre versant de ma nature, essentiels l’un et l’autre – le « masculin » qui construit et qui engendre, et le « féminin » qui conçoit, et qui abrite les lentes et obscures gestations. Je « suis » l’un et l’autre – « yang » et « yin », « homme » et « femme ». Mais je sais aussi que l’essence la plus délicate, la plus déliée dans les processus créateurs se trouve du côté du versant « yin », « féminin » – le versant humble, obscur, et souvent de piètre apparence.

C’est ce versant-là du travail qui, depuis toujours je crois, a exercé sur moi la fascination la plus puissante. Les consensus en vigueur m’encourageaient pourtant à investir le plus clair de mon énergie dans l’autre versant, dans celui qui s’incarne et s’affirme dans des « produits » tangibles, pour ne pas dire finis et achevés – des produits aux contours bien tranchés, attestant de leur réalité avec l’évidence de la pierre taillée. . .

Je vois bien, avec le recul, comment ces consensus ont pesé sur moi, et aussi comment j’ai « accusé le poids » – en souplesse ! La partie « conception » ou « exploration » de mon travail était maintenue à la portion congrue jusqu’au moment de mon départ (du milieu professionnel des mathématiciens en 1970).

Et pourtant, dans ce coup d’oeil rétrospectif sur ce que fut mon oeuvre de mathématicien, il ressort avec une évidence saisissante que ce qui fait l’essence et la puissance de cette oeuvre, c’est bien ce versant de nos jours négligé, quand il n’est objet de dérision ou d’un condescendant  dédain : celui des « idées« , voire celui du « rêve« , nullement celui des « résultats ». Essayant dans ces pages de cerner ce que j’ai apporté de plus essentiel à la mathématique de mon temps, par un regard qui embrasse une forêt, plutôt que de s’attarder sur des arbres – j’ai vu, non un palmarès de « grands théorèmes », mais un vivant éventail d’idées fécondes, venant concourir toutes à une même et vaste vision.

 

Alexandre Grothendieck, extrait de « Récoltes et Semailles« , 1985

http://lipn.univ-paris13.fr/~duchamp/Books&more/Grothendieck/RS/pdf/RetS.pdf

 

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