Une crise financière est une crise de foi

Extrait de l’interview de Patrick Viveret par Bernard Chevillat dans le n°11 de Ultreïa (printemps 2017) :

BC – On a transgressé ce que les peuples anciens voulaient à tout prix éviter, à savoir la création des taux d’intérêt et d’une dette qui engendre une dépendance asservissante. Les monothéismes notamment étaient très vigilants à cet égard. C’était un péché parce que « faire enfanter de l’argent à l’argent était contre nature », comme le notait l’historien Jacques Le Goff.

PV – Absolument et c’est aussi pourquoi – dans une histoire en spirale – on doit comprendre pourquoi les traditions interdisaient l’usure et le prêt à intérêt. Il faut y voir une raison première qui était d’ordre théologique. Prétendre que, dans la durée, l’argent est créateur de richesse, c’était mettre l’argent au même plan que Dieu. C’était donc blasphématoire. Mais derrière cet enjeu théologique, il y avait un enjeu sociétal parce qu’un enrichissement sans cause ni logique contributive était perçu comme destructeur du lien social. Comme il est fondé sur la dette, le système monétaire et financier actuel ne survivrait pas à l’abandon de l’ensemble des dettes qui pèsent sur les économies. Et pourtant, là encore, il serait bon de revisiter les sagesses anciennes qui remisaient régulièrement les dettes.

BC – Notamment lors des années de jubilé où l’on abandonnait les dettes…

PV – Dans l’une des premières versions du Notre Père, ce n’était pas  « Pardonnez-nous nos offnses » que l’on récitait mais « Remettez-nous nos dettes » (c’est le cas dans la version araméenne des Evangiles, la Psechitta). La remise des dettes est un facteur décisif pour qu’un système économique et social puisse perdurer.

BC – Au sortir de l’époque coloniale, on a plutôt adressé aux anciennes colonies la facture des investissements en infrastructures et imposé un droit prioritaire à l’extraction des matières premières.

PV – La dette est un contrat léonin. On impose des taux qui ne correspondent pas à un contrat bilatéral. Si l’on n’avait pas remis à l’Allemagne les dettes d’après-guerre, celle-ci n’aurait jamais retrouvé sa prospérité. Et c’est pourquoi on aurait dû faire a minima la même chose pour la Grèce il y a peu. Tout s’inscrit dans des fins de cycles historiques. A l’intérieur même du système bancaire – pas dans les seuls cercles alternatifs ! – d’anciens banquiers ou d’anciens traders viennent d’ailleurs dire que la dette est insoutenable.

BC – Selon les termes du Wall Street Journal que vous reprenez, oscillant entre euphorie et panique, la Bourse présente tous les traits d’un syndrome maniaco-dépressif. Elle est en tout cas le symptôme d’une société frénétique et malade, d’une économie-casino. Vous évoquez souvent la prochaine crise économique qui va nous « pétrifier » voire nous « sidérer ». Est-ce inéluctable ?

PV – Le traitement de la psychose maniaco-dépressive, parce qu’elle provoque une perte de lien avec la réalité, induit d’ordinaire des mesures de mise sous tutelle… C’est donc un problème de santé publique et de démesure. La plupart des dominants ne voient pas venir la crise, mais un certain nombre d’acteurs qui avait annoncé celle de 2008 l’annonce. On ne peut la voir se profiler que si l’on n’est pas obnubilé par les croyances de l’économie présente. Je postule que toutes les grandes crises financières peuvent être analysées de la même façon que les grandes crises religieuses. Au sens fort du terme, il s’agit de crise de crédit, donc de crise de foi. Cela se traduit par l’équivalent de schismes. Par exemple, depuis 2008, il y a un schisme invisible car la plupart des populations ne croient plus que le système économique et financier soit digne de confiance et viable à long terme. Quand une multinationale fait du green washing, c’est l’équivalent du trafic d’indulgence. Et cela a les mêmes conséquences en terme de crédit, de foi et de confiance.

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