Clairières

La clairière est un centre où l’on ne peut pas toujours pénétrer ; de la lisière, on la regarde, et l’apparition de quelques traces d’animaux n’aide guère à franchir ce pas. C’est un autre royaume qu’une âme habite et garde. Quelque oiseau nous prévient et nous invite à aller jusqu’au point que marquera sa voix. Et nous lui obéissons : au-delà, on ne trouve rien, rien qui ne soit un lieu intact dont on croirait qu’il s’est ouvert en ce seul instant et qu’il ne sera jamais plus ainsi. Il ne faut pas aller à sa recherche. Il ne faut pas chercher. C’est l’immédiate leçon des clairières : on ne doit ni les chercher, ni vouloir d’elles. Rien qui soit déterminé, préfiguré, déjà connu.

(…)

Restent le néant et le vide que la clairière donne pour réponse à nos recherches. Mais si on ne cherche rien, son offrande sera imprévisible, illimitée. Car il semble que le néant et le vide – ou l’un, ou l’autre – doivent être perpétuellement présents ou latents dans la vie humaine. Et pour n’être pas dévoré par le néant ou par le vide, on doive les recréer en soi, ou du moins s’arrêter, demeurer en suspens, au revers négatif de l’extase. Suspendre la question que nous croyons constitutive de l’humain. La maléfique question posée au guide, à la présence qui s’évanouit si on la presse, à notre âme même asphyxiée par les interrogations de la conscience en révolte, à notre esprit auquel nul répit n’est pour concevoir silencieusement, obscurément aussi, sans que la question interruptrice vienne le plonger dans le mutisme de l’esclave. Or la crainte de l’extase qui, devant la clarté vivante, nous assaille, fait fuir loin de la clairière, le visiteur, qu’elle change en intrus. Si néanmoins il y pénètre, il entend la voix de l’oiseau, reproche et moquerie : « Tu me cherchais, et maintenant que je te suis enfin propice, tu t’en retournes là où tu ne peux respirer » ; ou quelque chose semblable, qui résonne en son chant inégal. Mais un certain apaisement peut nous venir de cette moquerie.

(…)

On voit bientôt paraître dans la clairière, cachée et accessible, car la crainte de l’extase a déjà effacé la différence, le frisson du miroir, et en lui, l’annonce et la fin de la plénitude qui n’est pas arrivée à se faire jour : vision adéquate au regard à la fois éveillé et endormi, parole tout au plus pressentie. La clairière apparaît maintenant comme un miroir qui tremble, clarté palpitante où s’esquisse à peine une chose qui en même temps s’efface. Tout est suggestion, allusion, tout est oblique ; la lumière même qui se manifeste comme reflet éclaire obliquement, mais non comme un trait d’épée. Légèrement, la lumière s’incurve, entraînant le temps avec elle ; et l’on ne devra jamais oublier que la courbure de l’espace et du temps n’est pas un châtiment, ou pas seulement cela, mais aussi témoignage et présence fragmentée de la rotondité de l’univers et de la vie, et que ce frisson est irisation de la lumière qui ne cesse de descendre et de se recourber en tous recoins obscurs, et par là s’insinue, car de façon directe elle ne peut sans une irrésistible violence se permettre d’y entrer, dans notre ultime réduit. Les couleurs elles-mêmes naissent pour nous rendre la lumière accessible. Et l’écharpe d’Iris, avant de briller là-haut dans les cieux, resplendit tout en bas dans l’obscurité et dans l’épaisseur des bois, créant ainsi une imprévisible clairière propice.

(…)

On court ainsi à travers les clairières, en quelque sorte comme on va de classe en classe, avec une attention avivée qui par instants, certes, retombe et même défaille, si bien qu’il s’ouvre une clairière dans la continuité de la pensée que l’on écoute : parole perdue qui ne reviendra jamais, sens d’une pensée qui s’en est allée. Et la parole aussi reste en suspens : le discours cesse quand on l’attendait le plus, quand on était au bord de sa compréhension totale. Et il n’est pas possible de revenir en arrière. Discontinuité irrémédiable du savoir par ouï-dire, image fidèle de la vie et de la pensée même, de l’attention discontinue, de l’inachèvement de tout ce qui est sentir et s’apercevoir, et qui plus est, de toute action. Et du temps même qui passe par bonds, laissant des trous d’atemporalité dans ses ondes qui s’éteignent, en des instants pareils aux étincelles d’un incendie lointain. Il manque à ce qui arrive ce qui allait arriver, et à ce qui est advenu, ce qui se perd sans qu’on y puisse rien. Et aussi ce qui à peine entrevu ou pressenti court se cacher sans que l’on sache où, ni s’il reviendra un jour ; ce sillon à peine creusé dans l’air, ce faible frisson de feuilles, cette flèche inaperçue qui laisse néanmoins la trace de sa vérité dans la blessure qu’elle ouvre ; l(ombre de l’animal en fuite, cerf lui aussi blessé peut-être, la plaie laissée par tout cela dans la clairière. Et le silence. Le tout ne conduit pas à l’interrogation classique qui ouvre la philosophie, sur « l’être des choses » ou simplement sur « l’être », mais il fait irrémédiablement jaillir de cette blessure ouverte vers le dedans, vers l’être même, non une question mais une clameur éveillée par cette chose invisible qui ne passe qu’en frôlant. « Où es-tu caché ?… ». On ne va pas aux clairières, pas plus, en vérité que le bon étudiant ne va en classe, pour l’interroger.

Ainsi, celui qui, distraitement, est un jour sorti des classes, se retrouve à la fin courant les bois des clairières en clairière, par pur pressentiment, sur les traces du maître qui ne s’est jamais montré à lui : l’Unique, celui qui demande qu’on le suive pour se cacher ensuite derrière la clarté. Et à se perdre en cette quête, il peut lui arriver de découvrir dans la profondeur quelque lieu secret qui recueille l’amour blessé, toujours blessé lorsqu’il va se recueillir.

Maria Zambrano, extrait du livre, Les clairières du bois, publié en 1992

 

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