L’importance de l’anthropologie

Prenons conscience que notre vocabulaire est devenu indigent pour exprimer le paradoxe qu’est un être humain, tendu entre individualité et relationnalité, et que nous en sommes handicapés pour exprimer la quête de soi-unique-dans-la-relation-plurielle, qui nous travaille en profondeur.

Le mot « personne », issu du latin per-sonare, indique que chacun fait sonner et résonner ce qui le traverse, vers l’oreille d’un autre humain, et met en évidence, ainsi que l’entend l’anthropologie latine, son rôle social, en donnant au mot le sens du masque de l’acteur. Pour les grecs, c’est le mot prosopon qui y correspond. Mais, ce n’est pas l’écoute, c’est la vue, le visible, qui est mis en exergue. Ops signifie « la vue » et pros-opon, ce qui se rend visible, c’est-à-dire le visage, qu’il soit celui des hommes mortels ou celui des dieux immortels.

Notons bien que les Latins comme les Grecs tiennent ensemble par ces mots que l’individu-en-relation-avec-autrui l’est par les sens de l’ouïe ou de la vue. Cela est déjà important, mais insuffisant quant à la tension singularité-altérité contemporaine.

Le mot « sujet » est un concept philosophique, indiquant la sub-stance, ce qui se tient en dessous en latin, le sub-strat, s’y jette, fondement de la personne. Il correspond au concept grec d’hypo-stase, qui prit tant d’importance dans les débats théologiques des premiers siècles du christianisme pour exprimer les personnes divines dans la Trinité. Il appelle son vis-à-vis, l’objet, qui lui est dialectiquement à la fois opposé et lié. Il conduit à l’objectivation du monde.

Quant au mot « in-dividu », il exprime l’insecabilité de l’être humain, et en même temps sa séparation nette avec tout extérieur. Il porte l’individualisme moderne qui se suffit à lui-même, sans relation fondatrice avec autrui.

Nous voyons ici que nous avons à trouver de nouveaux mots pour dire l’être humain, à la fois dans sa radicale individualité, sa singularité, et aussi sa radicale relation et donc dépendance avec les autres humains, comme avec les vivants et les êtres inanimés. Car les mots actuels de notre langue nous emprisonnent dans des anthropologies devenues stériles. Le mot « individuation » nous dit quelque chose de l’évolution en cours, mais laisse trop faible la part relationnelle.

L’anthropologie est donc un important champ de recherches ouvrant un espace intellectuel fécond et en mouvement, qui croisent de multiples disciplines et qui invite à l’in-discipline, c’est-à-dire à leur transgression. Elle est habitée par l’un et le multiple, tant pour l’homme en relation avec les autres hommes, les peuples les uns vis-à-vis des autres, que l’humanité avec les autres espèces vivantes. Elle se trouve sur la brèche de la métamorphose pour voir apparaître des nouvelles façons inédites d’être humain.

Texte extrait du livre « Contribuer à l’émergence d’une société neuve et vive » d’Olivier Frérot, édité par Chronique sociale en janvier 2017

Voir le blog : https://solidaritesemergentes.wordpress.com/

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