Tenons ensemble l’Un et le Multiple

En Occident, depuis longtemps et davantage au XXème siècle où cette maladie s’est dramatiquement aggravée avec notamment la radio et la télévision, l’homme est comme altéré, scindé, disjoint, expulsé de lui-même. Il a perdu son unité vitale. Son autonomie l’a déraciné, car elle ne repose que sur lui-même, et non sur la vie qui le traverse et qui vient d’au-delà de lui-même. Il a perdu la boussole qui l’orientait sur des coordonnées traditionnelles qui fondaient son existence hors de lui-même. L’exil est devenu sa condition. Son monde est éclaté et écartelé. Sa raison ne lui permet plus de retrouver une unité dans la multiplicité des fragments épars du réel. Et lui est séparé de lui-même et des autres étants du monde. La séparation est son expérience existentielle. L’angoisse en est la conséquence. En fait, il s’est privé du monde, de ce qui n’est pas lui et lui est étranger, il l’a laissé à la porte et il a fermé la porte à double-tour pour s’en protéger par peur de son étrangeté. Mais il a ainsi coupé le lien nourricier de l’altérité et s’est replié sur un autre monde, un monde régressif, un monde à lui, qu’il s’est littéralement fabriqué et qu’il croit protecteur, un monde de fonctions, de fantômes, de formes apparaissant comme des choses, mais qui ne sont que des morts-vivants. N’ayant plus accès à l’autre tout autre, il n’a plus accès non plus au coeur de lui-même, où se trouve son unité. Pour le physicien et philosophe viennois Ernst Mach, figure centrale de l’Autriche de la fin du XIXème siècle, visionnaire des transformations anthropologiques qui étaient souterrainement à l’oeuvre, le moi ne peut en aucun cas être sauvé. Ce moi-là est le sujet moderne qui va vers la disjonction. L’individu devient un dividu, une juxtaposition de superficialités disjointes, qu’exploite la triste marchandisation du monde. Il n’arrive plus à unifier la multiplicité de la vie qui le percute et l’affole. Il vit en exil dans un monde d’objets et de concepts morts. L’homme de l’Occident postmoderne crie sa souffrance de ce qu’il croit être une identité perdue, et il tourne cette souffrance en haine contre les autres et contre lui-même.

Nous ne savons pas encore tout à fait si les mondes virtuels dans lesquels nous vivons de plus en plus à travers nos écrans ne font qu’amplifier ce handicap existentiel, ou si, miraculeusement, ils n’ouvriraient pas quelques portes dérobées vers des retrouvailles intérieures, grâce aux réseaux sociaux qui offrent des rencontres inattendues. Laissons encore le doute nous permettre d’espérer que la communication peut ouvrir à la relation.

Mais déjà, la quête éperdue de l’unité à retrouver nous invite à parcourir les philosophies qui ont cherché à penser l’un. L’un n’est pas l’universel. L’un est du côté de la métaphysique, de la mystique, de l’art, du sentiment de l’unité du cosmos, de la vie sans pourquoi. L’universel est du côté du rationnel, d’une pensée qui argumente et qui estime que telle valeur est valable pour tous et pour toujours. L’Occident s’est progressivement polarisé sur l’universel et a oublié l’un. Aristote a pensé l’universel. Platon l’un et l’autre. Quelques siècles après Platon et dans sa filiation, Plotin et les néoplatoniciens approfondirent la philosophie de l’un. Ils ont inspiré un courant vivace au sein du christianisme orthodoxe. En Occident, au temps de la grande fécondité du Moyen Âge, Maître Eckhart s’y est abreuvé, mais sa lignée est restée marginale et peu partagée en dehors des mystiques.

Si nous sommes entrés dans un mouvement où la multiplicité est privilégiée, nous devons aussi penser l’un, car nous sommes assoiffés d’unité autant à l’intérieur de nous que pour l’humanité et la planète entière. Mais c’est difficile et nous y sommes peu habitués. Heureusement, la notion d’individuation y est à l’aise, contrairement à l’individualisme, car elle n’isole pas ma singularité des autres vivants et du monde. Car je me déploie avec les autres et au sein même du monde.

La pensée de l’un est indissociable de celle du multiple. Elle nous permet de penser de manière à unifier nous-mêmes et tout ce qui nous entoure. L’Inde s’y est particulièrement appliquée. Elle a, en effet, toujours articulé la transcendance et l’immanence, l’être et le mouvement, l’un et le multiple, l’infini et le fini, sans privilégier l’un par rapport à l’autre. Elle constitue ainsi une ressource considérable pour qui veut bien se donner la peine d’aller s’y abreuver.

De leur côté, ne cherchant pas à rationaliser le sens de la vie, l’art et la poésie sont animés en leur énergie fondamentale par l’intuition de l’unité du monde. Nous y reviendrons car ils nous redonnent l’existence. Ils sont, avec les spiritualités, de vivantes ressources incomparables et des balises secourables, pour ce cheminement qu’entreprend aujourd’hui l’homme occidental, vers la recherche d’une nouvelle unité, au cours duquel il croise la diversité des sagesses des peuples du monde. L’accès désormais aisé aux modes d’être et de pensée que les multiples civilisations ont développés au cours de l’aventure de l’humanité et les visages très divers qu’elles montrent aujourd’hui à travers la planète, offre, en effet, dans leur distance, une aide infiniment précieuse aux occidentaux que nous sommes pour irriguer et éclairer nos philosophies par un regard extérieur à elles. Osons y voyager abondamment sans craindre la dispersion, car en allant à leur fond toutes les sagesses se rejoignent.

Olivier Frérot

Texte extrait de l’ouvrage « Contribuer à l’émergence d’une société neuve et vive – Des chemins à investir« , publié par Chronique sociale en janvier 2017

https://solidaritesemergentes.wordpress.com/contribuer-a-lemergence-dune-societe-neuve-et-vive-des-chemins-a-investir/

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