Pour une philosophie de la vie, de l’advenir et de l’impossible

Le réel n’est pas constitué de choses posées là, mais d’événements appelant notre existence. Notre maître est l’imprévisible. Il est ce tout autre qui m’entraîne dans des contrées radicalement inconnues. Vastes pays à explorer que je ne peux traverser sans peur, que si je découvre que j’ai la capacité ignorée de m’élargir pour tenir celui-là en moi. L’altérité est la seule source de la réalité.

Platon, Aristote ou Epicure nous disent déjà qu’au commencement de toute philosophie se trouve le saisissement de l’étonnement. Et Kierkegaard que c’est au contraire l’angoisse, car l’existence s’éprouve en touchant à son fond, rejoignant Eschyle et son célèbre tô pathei mathos du Choeur d’Agamemnon, « ce qu’on apprend, c’est par l’épreuve », la connaissance par le ressentir et l’éprouvé, l’émotion qui met en mouvement, l’épreuve originaire et inconnue qui touche au tréfonds, le sentir premier qui déchire, la souffrance qui transforme, l’encore-impuissance de la pensée, et pourtant source libre de tout je peux.

S’il y a une vérité, elle est événement, et même plutôt avènement, c’est-à-dire qu’elle est singulière. C’est dans l’authenticité du singulier, sa vérité, qu’apparaît l’universel. Et nous passons alors de l’unique à l’universel. L’ancien adage scholastique précisait : existentia est singularium, « l’existence est faite de singuliers », alors que sciencia est de universalibus, « la science est faite de l’universel ». En effet, le système technoscientifique est fils de la généralité et du concept, donc de l’ontologie, la science de l’être que la Grèce a fondée. Il se veut le seul universel. Il a poussé ses racines profondément dans nos pensées, jusqu’à emprisonner et asservir l’humanisme. Pour Hegel, point d’orgue des philosophies de la Modernité, seule la conscience de l’universel est la conscience de la vérité (…). L’erreur consiste donc uniquement dans le devenir individuel de la pensée. Nous allons nous éloigner radicalement de cette pensée de Hegel.

Mais, comment penser ce qui n’est pas répétable, pas formatable, ce qui n’est pas prévisible, ce qui est continuelle transformation, ce qui est unique dans son avènement ?

Afin d’appréhender ce qui advient, il faut chercher du côté des penseurs de l’émergence, de l’événement, de l’avènement, du survenir, de l’indicible, de l’impossible, de la fulgurance, de l’éclair, de l’irréversible, de la discontinuité, de la dissymétrie, de la dissonance, de l’intermittence, de la singularité, de l’inquiétude, de l’étonnement, de l’inconnu, de l’inattendu, de la fragilité, du tremblement, de l’inachevé, de l’insuffisance, de l’ambiguïté, du cheminement, de l’entre, de la faille, du flux, de la relation, de la vie, de l’existence…

Écartons-nous donc de l’ontologie, de la philosophie de l’être, qui gouverne la philosophie européenne depuis les Grecs. Celle-ci a mis à égalité penser et être, a donc arrimé la vie à l’être, et a ainsi bloqué la pensée de l’exubérance créatrice de la vie. La Bible et les civilisations orientales ne l’ont pas fait, gardant à la vie, impensable dans son mystère d’un devenir toujours nouveau, la primauté sur la raison. Si au XXème siècle, Heidegger a ouvert une brèche dans l’ontologie en rattachant l’existence de l’homme à son Umwelt, le monde qui l’entoure, par la notion de Dasein, l’être-là, il n’a pas assumé l’altérité de l’autre, la fluidité infinie de la vie. Il est demeuré dans une philosophie de la puissance, et donc de la violence et de la mort, ne reconnaissant pas ce qui échappe radicalement à la raison, ni le pluralisme métaphysique. Des penseurs comme Maître Eckhart, Kierkegaard, Nietzsche, Kafka, Rosenzweig, Chestov, Fondane, Levinas, Henry ou Maldiney, et bien d’autres heureusement, nous y aident.

Ce texte est issu de l’ouvrage « Contribuer à l’émergence d’une société neuve et vive« , écrit par Olivier Frérot et publié par Chronique sociale en janvier 2017

https://solidaritesemergentes.wordpress.com/contribuer-a-lemergence-dune-societe-neuve-et-vive-des-chemins-a-investir/

 

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