Réouvrons les chemins du sensible et du spirituel

Une des caractéristiques clés de la Modernité occidentale est la lutte entre le pouvoir laïc et le pouvoir ecclésiastique. A partir du XVIIème siècle, le pouvoir laïc va s’imposer en France, suite à l’échec des Eglises à ramener la paix dans le Royaume à l’issue des guerres de religion. Cette prédominance du pouvoir laïc va s’accentuer au fil du temps, avec des moments d’accélération comme la Révolution ou la loi de séparation de 1905. Cette volonté de domination essentiellement politique pour la conduite des hommes s’est appuyée sur un combat philosophique. D’un côté le rationnel, de l’autre le sensible et le spirituel. Chaque être humain comme chaque peuple s’appuie sur ces différentes dimensions pour tenter d’exister au monde en développant une compréhension de ce qui lui arrive. Mais dans l’aventure moderne, petit à petit, le rationnel s’est imposé comme la seule façon d’interpréter le monde par la science. Cette pente était contenue dans l’axiome galiléen de la mathématisation totale de l’univers, écrit par Galilée en 1618, puis par l’invention de la posture du savant en surplomb au-dessus de la nature et de la société par le cogito de Descartes, qui sépare ontologiquement le sujet et l’objet. Or, cette philosophie dualiste de la séparation est incompatible avec les dimensions sensibles et spirituelles de l’homme qui ne sont que des formes de reliance.

La cohabitation des dimensions rationnelles, sensibles et spirituelles (esprit, corps, âme) a tenu au début de la Modernité car elle s’appuyait sur une civilisation encore large, mais peu à peu, le rationnel, dans sa volonté de toute-puissance appuyée sur les réussites de la technique et de la science, a évacué les autres. Ce faisant, il s’est asséché, car la raison rationalisante ne sait rien dire sur la vie, si ce n’est la considérer comme un assemblage de briques biologiques qui fonctionnent comme un ensemble mécanique. Or la vie sensible, imaginative, artistique ou spirituelle, n’est pas un assemblage mécanique de fonctions logiques. Elle est d’emblée relationnelle et unifiante. La raison scientifique s’est donc retrouvée progressivement seule maître à bord pour soutenir la vie des hommes de la Modernité. Par la techno-science, elle leur a fait croire que la raison d’être des humains était d’être maîtres et possesseurs de la nature, en la dominant et la maîtrisant à partir d’une position extérieure. Cela a remarquablement marché, tant que les sources vivifiantes de la vie et de sa création permanente, bien que dominées, n’étaient pas annihilées.  Mais, dans sa volonté de détruire les pouvoirs religieux, les institutions de la Modernité, au cœur desquelles se trouvent les institutions techno-scientifiques, ont de fait combattu tout ce qui pouvait menacer son omniprésence et son omnipotence. Si l’on a éduqué aux sciences et techniques dans les écoles de la République, dans la lignée de l’immense aventure de l’Encyclopédie, on n’a pas enseigné les arts, on n’a pas cultivé l’imagination et on a absolument rejeté toute éducation spirituelle. La science, pour la pensée, et la technique pour l’action, devaient suffire à vivre et à affronter les évènements individuels et collectifs qui ne manquent pas d’arriver.

Mais, ce faisant, la Modernité a du exclure de son paysage ce qui fait l’intimité de la vie humaine, ignorer la mort et ne pas s’attarder sur les joies et les peines qui tissent nos vies. Elle est sans voix sur le malheur et le mal, comme le bonheur et la joie. Elle généralise, légalise et, ce faisant, ignore les singularités. Ces dimensions n’ont effectivement pas d’explication rationnelle. Petit à petit, l’humain moderne a été réduit à être pensé et agi comme une machine, ainsi que les philosophes positivistes du XVIIIème siècle l’avaient conçu.

 Pourtant, notre expérience la plus élémentaire de vivant nous convainc que nous ne sommes pas seulement des mécaniques matérielles. Les cinq sens de notre corps nous relient à tout ce qui est en dehors de notre propre enveloppe corporelle, nos sentiments nous font ressentir notre intimité reliée à celle des autres. Nos imaginations nous emmènent dans des mondes qui ont leur propre réalité. Les malheurs et la mort ne peuvent être apprivoisés que dans une approche spirituelle. La science, y compris la psychologie qui s’est excessivement rationalisée,  est muette sur toutes ces dimensions les plus existentielles de nos vies.

Le déficit d’enseignement dans nos écoles sur ces champs si cruciaux laissent les enfants démunis quand ils deviennent adultes pour appréhender et transmettre à leur tour comment s’y retrouver dans ce qui apparaît alors comme l’absurdité structurelle du monde.  Voilà où nous en sommes en ce début de XXIème siècle avec une raison qui a voulu avoir le pouvoir absolu sur les corps et les consciences. En éliminant le sensible, l’art et le spirituel véhiculé par le religieux, le rationnel s’est affaibli lui-même, n’ayant plus de contradictoires avec qui dialoguer et ainsi se développer. Et il a fait des humains post-modernes des êtres incapables de se retrouver dans la complexité non rationnelle du monde …

Dans les temps qui viennent et qui sont déjà là, une planche de salut nous est cependant tendue. C’est notre corps, notre dimension corporelle. Nous avons beau nous immerger dans les univers immatériels du numérique, notre réalité corporelle, de chair, de sang et de neurones entremêlés, requiert de plus en plus notre attention, à travers le souci que nous manifestons pour notre santé, la nôtre, celle de nos proches, mais aussi des autres vivants et de la planète, et via la philosophie de vie qu’est l’écologie.  Or la matière a une dimension plus fondamentalement sensible, spirituelle et symbolique que rationnelle. Le rationnel et l’objectivité y ont leur place, mais nullement toute la place. Et c’est bien l’ironie de la vie de repartir, non du matérialisme qui est une idéologie fermée car seulement rationaliste, mais de la matière physique elle-même pour retrouver le chemin de la psyché.

Ne perdons pas confiance en la capacité indestructible de la vie de se frayer un chemin d’épanouissement malgré les fermetures qui veulent la cadenasser.  Développons, à partir de nos réalités physiques et relationnelles, de nouveaux chemins d’existence du côté de la sensibilité, de l’art et de la spiritualité, et actualisons des valeurs éternelles mises de côté par la Modernité techno-scientifique, afin de retrouver les énergies de la vie profonde et d’ouvrir des pages toutes neuves de l’aventure de l’humanité et de la vie.

Olivier Frérot, le 28/2/2017

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