Les besoins de l’âme

Il y a hors de cet univers, au-delà de ce que les facultés humaines peuvent saisir, une réalité à laquelle correspond dans le cœur humain l’exigence de bien total qui se trouve en tout homme. De cette réalité découle tout ce qui est bien ici-bas. C’est d’elle que procède toute obligation.

Sur elle est fondée l’obligation qui engage chaque homme envers tous les êtres humains sans aucune exception.

Cette obligation est celle de satisfaire aux besoins terrestres de l’âme et du corps de chaque être humain autant qu’il est possible(…).

Les besoins d’un être humain sont sacrés. Leur satisfaction ne peut être subordonnée ni à la Raison d’Etat, ni à aucune considération soit d’argent, soit de nationalité, soit de racine, soit de couleur, ni à la valeur morale ou autre attribuée à la personne considérée, ni à aucune considération quelle qu’elle soit.

La seule limité légitime à la satisfaction des besoins d’un être humain déterminé est celle qu’assignent la nécessité et les besoins des autres êtres humains (…).

Il s’agit seulement de besoins terrestres, car l’homme ne peut satisfaire que ceux-là. Il s’agit des besoins de l’âme autant que ceux du corps. L’âme a des besoins, et, quand ils ne sont pas satisfaits, elle est dans un état analogue à l’état d’un corps affamé ou mutilé.

Le corps humain a surtout besoin de nourriture, de chaleur, de sommeil, d’hygiène, de repos, d’exercice, d’air pur.

Les besoins de l’âme peuvent pour la plupart être rangés en couples d’opposés qui s’équilibrent et se complètent.

L’âme humaine a besoin d’égalité et de hiérarchie (…).

L’âme humaine a besoin d’obéissance consentie et de liberté (…).

L’âme humaine a besoin de vérité et de liberté d’expression (…).

L’âme humaine a besoin d’une part d’une part de solitude et d’intimité, d’autre part de vie sociale.

L’âme humaine a besoin de propriété personnelle et collective (…).

L’âme humaine a besoin de châtiment et d’honneur.

Tout être humain qu’un crime a mis hors du bien a besoin d’être réintégré dans le bien au moyen de la douleur (…).

L’âme humaine a besoin de participation disciplinée à une tâche commune d’utilité publique, et elle a besoin d’initiative personnelle dans cette participation.

L’âme humaine a besoin de sécurité et de risque (…).

L’âme humaine a besoin par-dessus tout d’être enracinée dans plusieurs milieux naturels et de communiquer avec l’univers à travers eux.

La patrie, les milieux définis par la langue, par la culture, par un passé historique commun, la profession, la localité sont des exemples de milieux naturels.

Est criminel tout ce qui a pour effet de déraciner un être humain ou d’empêcher qu’il ne prenne racine.

Le critère permettant de reconnaître que quelque part les besoins des êtres humains sont satisfaits, c’est un épanouissement de fraternité, de joie, de  beauté, de bonheur. Là où il y a repliement sur soi, tristesse, laideur, il y a des privations à guérir.

Simone Weil

Ce texte a été écrit par la philosophe en préambule à L’Enracinement.

Elle donne dans cet ouvrage posthume la quintessence de sa réflexion pour reconstruire la société déchirée. Elle l’écrit dans les premiers mois de 1943, à Londres, dans l’urgence des circonstances dramatiques d’alors, convaincue de la victoire des Alliés. Elle allait mourir d’épuisement le 24 août 1943.

 

 

 

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