L’entrée dans le moment écologique

Notre avenir n’est plus à l’abri sous l’aile que nous avons crue protectrice de la science, et aujourd’hui nous n’avons pas d’autre planète vierge où aller vivre. Les travaux de Jared Diamond sur l’effondrement des sociétés humaines éclairent comment les interactions fines et complexes entre les humains et le milieu naturel conditionnent soit leur vie soit leur mort. Ils questionnent aussi la bêtise qui est en chacun de nous, et en nous collectivement, et qui demeure une véritable énigme, comme l’illustre la disparition de la civilisation de l’Île de Pâques : pourquoi les Pascuans ont-ils abattu les arbres de l’île ? Pourquoi ont-ils fait ce genre de bêtise ? Ou dit autrement : pourquoi des sociétés humaines préfèrent leurs croyances à leur vie ? Or, notre civilisation n’est pas plus immunisée contre la bêtise et l’impasse de ses croyances que contre la barbarie. Il nous faut opérer un renversement des croyances de la Modernité qui sont prédatrices vis-à-vis de la nature, une conversion radicale.

Les géologues nous apprennent en effet que nous avons changé d’ère géologique. Nous sommes entrés dans l’ère de l’anthropocène avec l’humanité devenue une force géologique, impactant directement tous les écosystèmes. Nous sommes donc invités à penser les interactions entre les humains et la planète en considérant le caractère humanisé, pour le meilleur et pour le pire, des milieux dits naturels. Mais ceux-ci n’en ont pas pour autant perdu leurs propres forces de transformation sans nous demander notre avis.

Nous avions cru que, progressant dans la connaissance de lois que nous avons qualifiées de scientifiques, nous allions, comme Descartes le promettait, nous rendre maîtres et possesseurs de la Nature. Nous découvrons depuis peu, et c’est une surprise désagréable pour ce mythe fondateur de la Modernité, que la nature revient avec force en nous imposant son fonctionnement propre, non seulement par le climat et toutes ses conséquences petites et grandes, mais aussi par le fait que ce que nous appelons, de façon anthropocentrique, des ressources naturelles ne sont pas illimitées. Nous ne pouvons plus ignorer que l’économie-monde va en être très fortement affectée.

Ainsi, nous ne savons plus de quoi demain sera fait. Mais ce qui est certain, c’est que demain ne sera tissé ni de l’étoffe de la civilisation que l’on quitte, c’est-à-dire de la croyance en la maîtrise possible du futur, ni du même environnement climatique et géologique, ni de la même sociologie, ni des mêmes types psychologiques, ni sans doute aussi des mêmes formes de démocratie. Et nous le savons maintenant, l’histoire humaine et l’histoire naturelle sont indissolublement liées, faits politico-sociaux et faits écologiques ne peuvent être dissociés. Le social, le sociologique, ne peuvent rester cantonnés à eux-mêmes ignorant le milieu naturel. Nous sommes désormais entrés de plain pied dans le moment écologique, celui-ci étant un moment fondamentalement indexé sur le vivant. Dans ce nouveau régime, la technique n’est plus assujettie à la technologie, c’est-à-dire à son idéologie. Elle n’est pas non plus complètement détachée de la science, comme l’était, pour les Grecs, la tekné de l’épistémé. Elle retrouve ce lien créatif et bénéfique avec l’humanisation de l’homme, mais en harmonie avec la nature et non plus en domination. Elle augmente l’agir de l’homme afin qu’il puisse co-créer en amitié avec les vivants et les choses notre devenir à tous.

L’écologie n’est donc pas d’abord une science, mais une manière d’être au monde, une philosophie. L’écologie, c’est comprendre les lois de la vie avec leur beauté, leur mystère, nous dit Pierre Rabhi. Elle affirme la concrétude du cosmos. Elle est un antidote à l’abstraction du monde enclenchée par la Modernité. Elle nous ré-enracine dans un milieu de vie où les choses ne sont plus des objets et nous pas seulement des sujets, car nous existons comme corps mouvants en interactions fondamentales et vitales avec les autres vivants et non-vivants, de même que tous les êtres, toutes les choses. Elle nous fait tous tenir ensemble sans exclure, sans nier, sans dominer. L’écologie, établie au coeur d’une telle philosophie, n’est nullement une contrainte, mais d’abord amour, joie et espérance. Elle devient alors source d’une profonde créativité et d’une responsabilité heureuse parce qu’unique et irremplaçable. Elle est une philosophie de l’espérance.

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