Pour une nouvelle fraternité européenne

La civilisation occidentale est entrée en métamorphose. Nous savons ce que nous quittons, mais nous ne savons pas encore à quel port nous allons aborder, dans quel état nous serons alors, combien de temps va durer la traversée et comment elle va se dérouler. Ce qui est sûr, c’est que nous avons quitté notre port d’attache, celui de la Modernité technoscientifique soutenu par un Etat fiable, ce qui nous allait si bien, et que nous apercevons de moins en moins nos amers connus ; alors que la mer grossit, que le vent forcit, et que le capitaine, à l’aise en eaux sûres, ne semble pas apte à conduire notre embarcation commune dans une aventure implanifiable.

Nous nous souvenons que, là d’où nous venons, notre terre ferme et confortable, nous adhérions à la foi dans le Progrès ; nos convictions étaient profondes en la toute-maîtrise et la toute-puissance de la technoscience ; la vie serait d’ici peu radieuse pour nous ou nos enfants ; l’incertitude serait bientôt sous contrôle. Tel était notre mythe fondateur, celui de la Modernité européenne. Toute civilisation vivante et créative repose sur un mythe fondateur auquel elle croit dur comme fer, sans même s’en rendre compte. Tel était aussi notre situation.

Cette nouvelle foi, qui apparut clairement au XVIIème siècle, avait fini par nous convaincre grâce au bien qu’elle nous apportait. C’est Galilée qui énonça le premier son credo dans Il Saggiatore, « L’Essayeur », en 1618 : le  livre de l’univers est écrit en langue mathématique. Petit à petit la nouvelle foi supplanta celle, précédente, donnée au Dieu chrétien. C’est en Europe, principalement en France, en Angleterre et en Italie, que les premières pousses de cette nouvelle civilisation se sont lancées vers un ciel tout neuf, après les désastres des guerres de religion que les Eglises n’avaient pas su maîtriser. Le crédit des Eglises avait commencé alors à s’amenuiser, d’autant plus que les divisions les minaient. Heureusement le relais de la confiance en un avenir meilleur a été pris par une conjonction tout à fait inattendue: celle de la technique et de la science d’abord, qu’aucune civilisation n’avait encore rencontrée et qui va donner ce différentiel de puissance à l’Europe, puis à toute la sphère occidentale, et assurer leur domination du monde pendant quatre siècles. Et de plus cette bifurcation, comme dit Marcel Gauchet, absolument imprévisible, eut la chance de rencontrer la consolidation au même moment  des premiers Etat-Nations, en France et en Angleterre, dont le pouvoir séculier va non seulement ramener la paix civile mais, grâce à son intrication avec les nouveaux savants, les aider à améliorer la vie des gens. Parallèlement  ces Etat-Nations vont donner aux savants les moyens formidables pour le développement de la technoscience moderne. Un cercle vertueux d’une prodigieuse dynamique s’est alors enclenché.

Le premier Homme d’Etat en France fut sans doute le cardinal de Richelieu, pour qui le salut des âmes est pour l’autre monde, tandis qu’en ce monde-ci c’est au salut de l’Etat qu’il faut se consacrer. Quant aux révolutions anglaises du XVIIème siècle, elles vont mettre en place un régime parlementaire qui garantira les libertés individuelles. La création à la fin du siècle des Académies des sciences, en Angleterre en 1660 et en France en 1666, va concrétiser la relation nouvelle entre sciences et techniques grâce à l’aide du pouvoir d’Etat, afin d’opérer sur le réel. Francis Bacon l’exprime sans détour dans la préface de son œuvre majeure l’Instauratio Magna, publiée en 1620 : la fin qui est proposée à notre science n’est plus la découverte d’arguments, mais de techniques (artes), non plus de concordances avec les principes, mais les principes eux-mêmes, non d’arguments probables, mais de dispositions et d’indications opératoires. C’est dans cette relation et dans la méthode d’affronter le réel qui en découle, que se trouve l’invention la plus originale et la plus puissante de l’Europe occidentale. Elle provient de la découverte d’un lien entre la rationalité et la puissance, puis de leur alliance, ce qui n’a en fait rien d’obligé, et que les Grecs n’avaient pas vu ou pas voulu voir, ni  les arabo-musulmans de l’âge d’or du Khalifat, ni non plus les Chinois malgré leur avance technique bien attestée encore au XVème siècle. C’est le secret de l’Occident, selon un terme de Martin Heidegger. Le mobile n’en est donc pas l’amour de la vérité, contrairement aux anciens Grecs, mais la volonté de puissance. Il faut le recul des siècles pour bien s’en apercevoir, et pour décortiquer le lien qui s’est inextricablement noué entre science, technique et politique : les Modernes sont ceux qui ont kidnappé la Science pour résoudre un problème de clôture des polémiques publiques (Bruno Latour).

Mais, cette histoire si féconde est malheureusement maintenant derrière nous … L’histoire nous montre comment les valeurs déclinent lorsqu’elles cessent d’être salvatrices (André Malraux). Gilles Deleuze analyse qu’aujourd’hui, ce n’est plus la raison théologique, mais la raison humaine, celle des Lumières, qui entre en crise et qui s’écroule. La foi que nous avions mise, en Europe, dans la technoscience salvatrice, s’effondre. Certes nous avons encore bien besoin de technique, dans mille domaines de notre vie individuelle et collective, mais nous ne pouvons plus donner notre totale confiance à son idéologie, la technologie, qui d’ailleurs a réduit quasiment la science au silence, celle de l’émerveillement de la contemplation d’un monde intelligible. Les guerres industrielles du XXème siècle, qui ont dévasté l’Europe, sont passées par là.

En effet, le début de la fin de cette Europe de la Modernité, de cet imaginaire européen si fructueux, qui avait vu la conjonction de la puissance technoscientifique avec l’avènement de la dignité de chaque être humain initié par Emmanuel Kant, fut la Première Guerre Mondiale. Celle-ci est avant tout une guerre intra-européenne au cours de laquelle la puissance de la technoscience est utilisée pour donner non plus la vie mais la mort. Et cela de façon massive, massivement horrible. Cette guerre consuma non seulement des millions de vies, mais plus encore détruisit l’esprit vivant de l’humanisme européen.

Stefan Zweig, dans un livre-témoignage admirable, Le Monde d’hier, retrace l’évolution de l’Europe de 1895 à 1941. Son écriture nous plonge dans ces années dont nous avons oublié les tonalités optimistes puis tragiques. Jamais je n’ai espéré davantage en l’unification de l’Europe, jamais je n’ai cru davantage en l’avenir, écrit-il, que dans ce temps des dernières années d’avant la Première Guerre mondiale, où nous pensions apercevoir une nouvelle aurore. Mais c’était déjà en réalité, la lueur de l’incendie qui allait embraser le monde.

On me comprendra après la prochaine guerre européenne, avait prophétisé Friedrich Nietzsche à la fin du XIXème siècle, les fibres captantes de sa sensibilité et de son intelligence toutes tendues aux soubresauts vibratoires et souterrains de la société européenne. Dénonçant le prurit nationaliste des cœurs et l’empoisonnement du sang qui font que les peuples en Europe s’isolent maintenant des peuples, comme s’ils se mettaient en quarantaine, il voit que la glace qui nous porte est devenue trop mince : nous sentons tous le souffle chaud et dangereux du vent du dégel. Ecouter Nietzche est important car, nous dit Stefan Zweig, il fut un fanal dans ce monde, l’éclair qui précède la tempête, le grand tumulte qui se déchaîne sur le haut des montagnes avant que l’ouragan ne descende dans les vallées. Une question nous hante : la catastrophe qui nous est arrivée au début du XXème siècle est-elle vraiment terminée ? Il reste devant nous un fait incontestable, à savoir qu’en 1914 les hommes ont perdu la raison. (…) Que se passera-t-il plus tard ? La période d’aveuglement est-elle terminée ? s’interroge Léon Chestov en 1920. Pour Franz Rosenzweig, l’immense tradition philosophique européenne, qui va de  l’Ionie jusqu’à Iéna (Hegel), est définitivement rompue. Cet effondrement s’est dramatiquement concrétisé avec le nazisme et le stalinisme, deux produits purement européens dérivés du concept d’Etat-Nation et de son totalitarisme rampant. Les Terres de Sang (Timothy Snyder) qui de 1930 à 1945 virent la destruction et la disparition de peuples de grande culture, principalement la culture judéo-européenne, est une blessure inguérissable. S’adressant particulièrement à l’homme européen, Jean-Paul II, dans un discours à l’Unesco en 1980, analysait que la crise spécifique de l’homme (…) consiste en un manque croissant de confiance à l’égard de sa propre humanité. Ce qui laisse penser que les répliques du tremblement de terre de magnitude maximale déclenché en 1914, qui mit l’Europe au tombeau (Gershom Scholem) ne sont peut-être pas toutes passées.

Voilà d’où nous venons, au moins depuis quatre siècles, en Europe.

Mais vers où nous dirigeons nous donc ?

L’Occident a épuisé l’ontologie et l’ontothéologie. Saturant le réel par les idées rationnelles, et le voilant de ce fait, il les a usées jusqu’à la corde. Et la corde casse. Et la corde a cassé. Dans un de ses tout derniers écrits, en 1943, Simone Weil, redoutant une américanisation qui ferait suite à la victoire contre le nazisme, a une vision : il semble que l’Europe ait périodiquement besoin de contacts réels avec l’Orient pour rester spirituellement vivante. Souvenons-nous qu’Europe était une princesse phénicienne, fille du roi de Tyr, que Zeus enleva sur une plage de Sidon et emporta sur l’île de Crète. Elle fut la mère du roi Minos, père de la première grande civilisation européenne. Hérodote raconte que son frère Cadmos, parti à sa recherche, apporta aux Grecs de Thèbes l’alphabet civilisateur récemment inventé par les Phéniciens.  L’empire de Byzance, à cheval entre Europe et Asie pendant dix siècles, n’est-il pas un de nos plus beaux héritages, pourtant si mal connu en Europe occidentale ? Il importe donc à l’Europe de ne pas cesser de s’abreuver à la part de ses racines asiates, phéniciennes puis bibliques. Sans doute lui faut-il également aujourd’hui voir plus loin, vers les terres orientales d’un Islam qui sut s’implanter autrefois durablement en Espagne, vers l’Inde, la Chine et le Japon, vers l’Afrique et les Peuples Premiers, tous ceux qui n’ont pas perdu l’unité intérieure à l’homme, et sa relation insécable  avec tous  les vivants.

Il nous faut accepter qu’une Europe autrefois sûre d’elle-même, puissante et expansionniste, l’Europe de la Modernité, n’est plus, car elle n’a plus de souffle, plus de réserves de vitalité, plus de jus… Elle est à ranger dans les livres d’histoire, de belles histoires certes pour une part. Mais l’histoire ne s’arrête pas pour autant. Tous les matins elle creuse de nouveaux sillons encore inaperçus. Et les terres d’Europe peuvent participer, avec toutes les autres de notre planète, à l’avènement d’une nouvelle civilisation. Celle-ci ne sera pas fondée sur la volonté de puissance et de domination, mais au contraire se vivra au service de la vie, celle des humains dans leur diversité, et celle de tous les vivants en cherchant l’harmonie avec les éléments naturels.

L’anthropologue François Laplantine explique que l’Europe est le lieu du métissage entre Athènes et Jérusalem. Le propre de l’Europe, c’est qu’elle n’est pas fondée sur l’identité, elle est creusée par ce qui n’est pas grec, ce qui nous vient de l’Asie. C’est pourquoi les contradictions y sont très fortes mais trop souvent passées sous silence, rarement explicitées, peu racontées. Elle n’est elle-même qu’à l’extérieur d’elle-même. L’Europe métisse, c’est ce qui déborde l’Occident.  Et c’est de ce débord, et nullement à partir d’une identité fixe, que l’Europe  peut se tisser avec les autres cultures.

Saurons nous écouter cette parole d’Emmanuel Levinas : L’étrange, c’est l’étranger ou le prochain. Rien n’est plus étrange ni plus étranger que l’autre homme.

Car dans cette toute nouvelle civilisation qui vient depuis l’avenir, la puissante écrasante de la technologie de la Modernité ne sera d’aucun secours, bien au contraire. C’est l’accueil de l’altérité qui est devenu l’enjeu central, de l’altérité radicale, celle absolument étrangère de l’autre homme. L’altérité devient le nouveau nom de la fraternité. Nous sommes donc devant une nouveauté : promouvoir l’altérité auprès de la fraternité, qui conduit à l’étrange et exigeante mixité (Edouard Glissant). L’altérité c’est la fraternité entre des différences et plus seulement entre des ressemblances. C’est évidemment beaucoup plus difficile que de vivre avec des gens avec qui nous avons un fort fond commun, même si nous ne nous aimons pas. Car l’altérité a la propriété de ne pouvoir être maîtrisée et donc d’apporter continuellement de l’incertitude et de l’inédit dérangeant et en fait de l’altération. Elle vient rompre le cercle enfermant du même où règne la sécurité monadique et autistique, crée la séparation d’avec soi-même, et donne alors accès à la nouveauté. C’est ainsi que l’altérité fait la réalité, la dure, la vraie, celle qui appelle mon engagement et ma responsabilité : c’est ma responsabilité en face d’un visage me regardant comme absolument étranger (…) qui constitue le fait originel de la fraternité (Emmanuel Levinas). S’élargissant à toute la société, la fraternité ouvre à la solidarité. C’est ainsi que le philosophe Alain la nomme, réfléchissant à comment éviter la guerre : la Solidarité est ce lien naturel. Non point entre semblables ou qui me conviennent, au contraire entre inconciliables, indiscrets, ennemis.

Ce sont donc l’altérité et la fraternité  que nous devons mettre aujourd’hui à la première place de notre devise européenne. Car l’Europe fraternelle appelle non pas une juxtaposition des communautés mais une décision de faire ensemble. La fraternité exprime alors le désir de l’altérité en ce qu’il ouvre à l’amour de l’autre méconnu, et à l’espérance de joies et de beautés nouvelles par un agir commun. Cette altérité-fraternité concerne la volonté de vivre ensemble des populations favorisées qui ont fait souche en Europe au cours des siècles avec celles issues de l’immigration récente comme avec tous les groupes et individus migrants qui nous arrivent aujourd’hui d’Afrique et d’Asie.

Telle est l’espérance :  que nous puissions passer de l’angoisse à l’accueil si nous retrouvons l’histoire d’une Europe maillée, intriquée, impliquées avec une multitude d’autres peuples sur les autres continents. C’est bien l’histoire du monde qui est en fait notre histoire européenne également et par laquelle nous faisons histoire commune avec tous pour élaborer un nouveau grand Récit tissé de passé, de présent et d’avenir.

Alors nous pourrons revenir à la tradition humaniste européenne qui s’interroge pour aller au-delà d’elle-même, à partir de cette culture qui a  les ressources de se dire « non » à elle-même et à ses fermetures. Nous expérimentions en Europe jusqu’à présent un vaste espace décloisonné où l’homme circule en liberté. Espérons qu’il ne se verra pas restreindre du fait des crispations actuelles qui se généralisent dans une partie de la population. La notion de citoyenneté européenne, différente et englobante de celle de nationalité, progresse pas à pas, et pourrait préfigurer celle de citoyenneté mondiale reconnaissant la protection juridique à tout être humain d’où qu’il vienne. Assurément, l’Europe peut ici jouer un rôle moteur. Mais à condition que la communion soit orientée non par le semblable comme elle le fut en Grèce, mais par le dissemblable, comme elle le fut en Orient, et encore à Byzance (André Malraux). Une telle citoyenneté, européenne ou mondiale, pourrait se concevoir « à plusieurs niveaux », coordonnant les droits reconnus aux niveaux national, régional et mondial (Mireille Delmas-Marty).

Cette Europe nouvelle n’est plus celle du rassemblement des Etats-Nations. Car les Etats-Nations sont intrinsèquement liés à la Modernité, désormais derrière nous. Notre immense tâche est d’élaborer ce mé-tissage entre la diversité des peuples et des groupes humains qui veulent venir vivre en Europe, et qui immanquablement vont la co-construire en la transformant. La nouvelle forme politique est largement inconnue. Plutôt que nous apeurer, que cela nous stimule ! Des initiatives rassemblant de plus en plus largement se multiplient et se mettent au travail pour faire vivre des nouveaux communs solidairement. Un appel à une Assemblée Européenne des Communs a été lancé. Nous connaissons les empires et les confédérations, et ces formes politiques peuvent nous inspirer. Mais ce qui va venir est vraiment nouveau, car il va nous falloir conjoindre ensemble les singularités de chaque être humain, de chaque cellule familiale, des multiples groupes de cultures si diverses, des centaines de régions, des dizaines de nations, et des innombrables réseaux non-territorialisés qui tissent aujourd’hui, et encore davantage demain, nos affinités. La rencontre féconde de ces altérités est notre grande affaire à nous européens, qui au cours des siècles et des millénaires l’avons déjà fait. Puissions-nous le faire sans les guerres qui se sont inscrites dans nos mémoires ! Puissions-nous nous réjouir de celles et ceux qui viennent de l’Orient !

Olivier Frérot

Texte figurant dans l’ouvrage collectif « Qu’est-ce qui arrive … à l’Europe ? », publié en novembre 2016, sous la direction de Marc Halévy

http://www.editions-laurencemassaro.com/collections/qu-est-ce-qui-arrive-a/article/qu-est-ce-qui-arrive-a-a-l-europe

 

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