Métamorphose du Bien Commun

Un de nos plus grands désarrois actuels est la progressive disparition de ce que nous appelons le Bien Commun, et cela semble s’accélérer. Nous protestons contre l’infidélité de la puissance publique à produire ce Bien Commun pour tous, qui est sa raison d’être. Nous ne comprenons pas pourquoi ce qui était encore efficace il y a peu, c’est-à-dire avant les années 2000, ne l’est plus ; pourquoi la machine publique qui produisait globalement du bien pour nous tous, pour notre peuple, s’est enrayée. Et nous tempêtons, habités par la nostalgie de temps autrefois meilleurs. Un sentiment réactionnaire nous saisit, et nous sommes de plus en plus gagnés par l’amertume et le ressentiment.

Cela n’est pas bon, ni pour chacun individuellement, ni pour nous collectivement. Ne devrions-nous pas regarder cette évolution avec lucidité ? Des tragédies pourraient bien nous submerger et la barbarie revenir. Il importe donc de comprendre ce qui nous arrive en ce début de XXIème siècle, où est passé ce Bien Commun qui nous tenait positivement ensemble, et s’il n’est pas en train de se métamorphoser en une autre forme que nous peinons à voir parce que nous n’avons pas les lunettes appropriées, et parce que nous ne regardons pas au bon endroit.

D’où vient la notion moderne de Bien Commun ?

Pour commencer ce cheminement, il faut se rappeler d’où vient la notion de Bien Commun qui nous a dynamisés pendant plusieurs siècles. Une des sources principales  est la philosophie d’Aristote, dont la pensée fut fondatrice à partir des XIIIème et XIVème siècles en Europe occidentale avec le développement d’une rationalité qui s’est voulue de plus en plus rigoureuse. Pour Thomas d’Aquin et les penseurs du Moyen Âge, il y a une vérité qui surplombe les humains et la société et qui dit le Bien. Ceux-ci tissèrent l’ontologie grecque avec la transcendance biblique, c’est-à-dire la pensée de l’Être avec celle du tout Autre. Ils furent influencés par le système juridique latin, organisateur rationnel des relations humaines. Ils s’éloignèrent ainsi de l’unité existentielle vécue au coeur de chaque humain, et entre les humains, les autres vivants et les éléments de la nature, qui était commune aux autres civilisations. Cette philosophie mettait toute sa confiance dans la raison humaine, minimisant de fait la sensibilité et la spiritualité. Elle préparait ainsi la mentalité européenne à accueillir la grande nouveauté que fut la Modernité technoscientifique, dont les fondements, préparés par la Renaissance et sa soif de connaissances, furent posés au XVIIème siècle.  Parmi les génies de ces temps-là, Galilée et Descartes vont énoncer une nouvelle épistémologie, respectivement par l’axiome de la mathématisation du monde et par la séparation radicale entre le sujet et l’objet.  Leurs inventions, et celles de tant d’autres savants, reçurent l’appui inattendu de l’État, qui en France et en Angleterre avait ramené la paix dans le royaume après les guerres de religion dévastatrices. Des nouvelles institutions naquirent alors, comme les Académies Royales des Sciences où des moyens publics furent mobilisés pour faire progresser les sciences et les techniques.

L’innovation cardinale de la Modernité est l’alliance entre les sciences et les techniques, par l’invention de l’expérience scientifique et sa description physicomathématique, ce qu’aucune civilisation n’avait fait, pas mêmes les Grecs pour qui la science et la mathématique étaient contemplation de la beauté compréhensible du cosmos, et ne s’occupaient pas de technique. La bifurcation des Modernes consiste dans la jonction entre techniques et sciences,  afin de rendre la toute nouvelle technoscience opératrice sur le réel. La philosophie n’est plus la joie de la découverte de l’harmonie du monde, mais la puissance et la maîtrise sur le monde pour améliorer la vie des hommes. Et, bien qu’il fût impossible d’anticiper la réussite d’une telle dynamique totalement inconnue jusqu’alors, cela fonctionna de façon prodigieuse !

C’est donc une nouvelle civilisation qui va émerger au sortir de la Renaissance, avec le transfert de la foi dans le Dieu chrétien vers le Dieu mathématique. Partant des savants, cette nouvelle foi va gagner petit à petit toutes les couches de la société occidentale et va trouver son point d’orgue au XIXème siècle avec la révolution industrielle. Ses institutions vont se fonder sur la toute-puissance et la toute-maîtrise de la technoscience. Elles vont se calquer sur ce que l’on connaissait alors, c’est-à-dire les institutions ecclésiastiques, en en gardant le modèle hiérarchique. Les nouveaux clercs en sont les savants, puis les experts. Ceux-là savent ce qu’est le Bien, car, comme nous l’avons hérité des Grecs, et plus particulièrement de Platon, la science dit le Vrai, vers lequel nous porte le Bien. Mais maintenant c’est la technoscience qui le produit. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, est, au XVIIIème siècle, l’entreprise formidable qui réalisera le rassemblement de savants, de rédacteurs, de correspondants, d’autodidactes, d’artisans, qui collaborèrent avec enthousiasme, indépendamment de toute appartenance. Ils furent soudés par une foi commune en la création d’un univers technique ouvert à tous, où tous peuvent être initiés par les explications descriptives et mathématiques, et – c’est l’étymologie du mot en-cyclo-pédie –  par les figures tracées par la main agissante de l’homme et qui encerclent le monde représenté en en donnant ainsi la maîtrise. C’est aussi ce lien entre sciences et techniques qui se trouve à la fondation des corps techniques de l’État en France, le premier créé d’entre eux étant le Corps des ingénieurs des Ponts et Chaussées en 1716.

Le Bien Commun devient alors connaissable par les sciences et réalisable par les techniques. Et ce sont les savants-experts, attachés aux institutions de la Modernité, qui vont légitimement le dire et le produire.

La dynamique de la Modernité va recevoir un renfort puissant avec la philosophie des Lumières et de son affirmation de la liberté inconditionnelle de chacun. Les savants la réclameront pour développer leurs recherches et leurs inventions. Kant y mettra un point d’orgue avec sa conceptualisation de la dignité humaine. Ces deux courants, volonté de puissance par les sciences et les techniques et affirmation de la liberté de l’individu, vont fonder les régimes démocratiques de l’Occident.  L’organisation en est à la fois horizontale par le recours au vote citoyen et verticale par ses institutions technoscientifiques. La puissance de l’alliance de ces deux dynamiques va assurer à l’Occident la domination sur le monde pendant quatre siècles. Sa fécondité est liée à l’amélioration globale des conditions de vie des populations occidentales, même si le prix en fut souvent élevé. Le mythe du Progrès cristallise cette alliance. Il dit que la vie demain sera meilleure qu’aujourd’hui, par la grâce des améliorations techniques qui permettront de conjurer la faiblesse inhérente à notre condition naturelle. La liberté, par l’éducation, devrait y gagner. Et, miracle, la foi dans le Progrès  fonctionne ! Ceux qui en sont les gardiens sont les experts dans les multiples disciplines scientifiques, aussi bien dans les sciences de la nature que, à partir du XIXème siècle, dans les sciences humaines, et particulièrement aujourd’hui l’économie politique. Ce sont eux, les tenants de nos institutions publiques issues de la Modernité, qui professent ce qui est bien pour la société, ce fameux Bien Commun.

Tout ceci fonctionnait apparemment bien jusqu’à récemment, et puis patatras, cela ne marche plus… Pire, cela ne devrait pas pouvoir se remettre à fonctionner. Du moins en avons-nous l’intuition, si ce n’est la certitude. Ce sentiment nous angoisse, légitimement.

Olivier Frérot

Extrait de l’ouvrage « Contribuer à l’émergence d’une société neuve et vive »

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s