L’altérité, nouveau nom de la fraternité

Si l’identité est si souvent appelée à la rescousse dans les discours, c’est qu’elle est de plus en plus difficile à saisir. L’identité est une prothèse d’évidence en terrain incertain (Peter Sloterdijk). En fait, c’est bien l’idéologie de l’entre-soi qu’il faut combattre, dans la mesure où il s’agit d’une figure mythique du passé. Il n’y a pas si longtemps, la société française était effectivement plus homogène. Et un groupe forme d’autant facilement société que les humains qui le constituent partagent de similitudes, car l’imitation code très majoritairement les rapports sociaux, ainsi que l’a analysé Gabriel Tarde, l’un des premiers sociologues, à la fin du XIXème siècle. Mais de telles configurations se raréfient dans notre monde contemporain. Nous sommes confrontés à une situation que nous avions oubliée si tant est qu’elle ait existé. Nous sommes de plus en plus des personnes de provenances culturelles différentes en situation de vivre ensemble. Nous sommes donc devant une nouveauté : promouvoir l’altérité auprès de la fraternité, car elle en est le nouveau nom, qui conduit à l’étrange et exigeante mixité (Edouard Glissant). L’altérité c’est la fraternité entre des différences et plus seulement entre des ressemblances. C’est évidemment beaucoup plus difficile que de vivre avec des gens avec qui nous avons un fort fond commun, même si nous ne nous aimons pas. Car l’altérité a la propriété de ne pouvoir être maîtrisée et donc d’apporter continuellement de l’incertitude et de l’inédit dérangeant. C’est ainsi que l’altérité fait la réalité, la dure, la vraie, celle qui appelle mon engagement et ma responsabilité : c’est ma responsabilité en face d’un visage me regardant comme absolument étranger (…) qui constitue le fait originel de la fraternité (Emmanuel Levinas).

Ce sont donc bien l’altérité et la fraternité  que nous devons mettre à la première place de notre devise républicaine. Et cette altérité-fraternité concerne autant le vivre ensemble des populations favorisées et celles des cités issues de l’immigration dans nos agglomérations, que les deux groupes précédents avec les employés et les ouvriers qui peuplent majoritairement les territoires périurbains.

Or, le philosophe Jean-Luc Nancy nous dit : la ville, c’est un art de vivre ensemble, c’est-à-dire un art de ne pas exclure, d’intégrer, d’inclure.

C’est donc une philosophie de l’altérité et une politique du métissage et de la reconnaissance qu’il nous faut développer. Mais nos institutions issues de la Modernité ne semblent pas le pouvoir, étant trop fondées sur l’être, l’identité, la stabilité, l’universel. Elles misent excessivement sur l’autonomie des individus, alors que ceux-ci ont une part significative d’hétéronomie, dont le métissage est une expression.

Que notre identité

vienne seulement

de ce qui nous

manque

pour réaliser

ce que l’on est     (Serge Pey).

Heureusement, le métissage culturel irrigue aujourd’hui notre société. La créolisation des cultures est en cours, même dans les cultures dominantes des centres, par la voie de forts flux culturels et des interactions qui donnent naissance à des assemblages originaux.  Mais si les formes culturelles diverses les traversent, les frontières sociales et souvent ethniques restent puissantes. Le métissage socio-spatial qui touche aux profondeurs structurelles de la société est beaucoup plus difficile à enraciner, nous explique le philosophe et anthropologue François Laplantine.

L’altérité s’éprouve dans la rencontre d’un autre en faisant l’épreuve de la réalité, ce réel que l’on n’attendait pas et dont l’avènement dans la rencontre est un miracle d’étonnement (Henri Maldiney). Le réel, insaisissable, nous saisit comme un éclair, l’éclair de l’être, et nous transporte, ailleurs, dans l’Ouvert. L’inaudible dit le naturel, dit le Tao (§23).

Peut-on penser ce que l’on voit, touche ou entend pour la première fois ?

Peut-on penser l’étonnement, l’émerveillement, le dégoût ?

Hier est pensé. Demain est impensable.

Seulement attendu …    (Edmond Jabès).

Olivier Frérot

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