Dans l’avenir à découvert

Le vent se lève !… il faut tenter de vivre ! (Paul Valéry).

 Nous nous sommes évadés hors du territoire que nous avions appris à bien connaître et où nous nous sentions en sécurité. Nous avons quitté le port. Mais, ayant perdu de vue les balises protectrices, nous sommes désormais en errance dans un univers en plein bouleversement, ballottés en pleine mer, à la recherche de nouveaux amers. Et l’angoisse nous étreint quand les valeurs fondamentales, auxquelles nous avons cru et consacré notre vie, deviennent caduques. Nous sommes à ce point étourdis et désorientés par la perte de la côte ferme, que nous avons toutes les peines à réfléchir sur ce qui nous arrive.

Le philosophe Emmanuel Mounier écrivait en 1942 : nous sommes entrés dans une de ces crises périodiques de l’homme où l’homme cherche dans l’angoisse à retenir les traits d’un visage qui se défait, ou à se reconnaître figure d’homme dans le nouveau visage qui lui vient.

Nous pouvons alors regarder fraternellement les hommes des peuples aborigènes, dont nous, occidentaux, avons détruit le monde, leur cosmos, et qui errent dans les rues des villes d’Amérique, d’Australie ou d’Europe, souvent ivres de drogues et étrangers à leur propre terre. Nous commençons à leur ressembler. Et ils ont alors peut-être à nous apprendre…

Il est important de revenir au point de départ d’où sont nées les valeurs devenues aujourd’hui inopérantes, pour comprendre ce qui s’est passé, puis peut-être tracer un nouveau chemin, munis de cette connaissance. L’helléniste Jean-Pierre Vernant le précise : la pensée rationnelle, dans le temps qu’elle s’inquiète de son avenir et qu’elle met en question ses principes, se tourne vers ses origines ; elle s’interroge sur son passé pour se situer, pour se comprendre historiquement.

Quand les rivières sont empoisonnées, va vers la source dans la montagne (William Yeats).

Un glaive au flanc, le torrent remonte son cours pour aveugler la source absente (Jacques Dupin).

Approfondissant l’expérience et la pensée de Tchouang-Tseu, qui vivait en Chine dans un IIIème siècle avant J.C. très troublé, Jean-François Billeter en tire des réflexions qui pourraient nous être utiles : il est vital que nous sachions faire retour à la confusion et au vide quand notre activité consciente est dans un cul-de-sac, qu’elle s’est laissée enfermer dans un système d’idées fausses ou dans des projets irréalisables. C’est-à-dire pour nous, des idées devenues fausses et des projets devenus irréalisables. Et cette faculté, précise-t-il, n’est pas seulement vitale pour les personnes, elle l’est aussi pour les communautés, les sociétés. Nous devrons revenir sur cette notion importante de vide et de confusion qui lui est liée.

Mais n’est-ce pas la destinée de l’humanité que de quitter tous les ports d’attache et de remonter vers la source oubliée et perdue, et d’en repartir une fois encore pour de tous nouveaux cheminements  ?

Le monde d’aujourd’hui hurle de douleur parce qu’il commence son travail d’enfantement, pose Michel Serres en ouverture de Rameaux. Et dans les derniers mots du Gai Savoir Friedrich Nietzche écrit, voyant les transformations souterrainement à l’œuvre, que le destin de l’âme change, l’aiguille avance sur le cadran, la tragédie commence.

Nous sommes sans doute en train d’entrer dans une nouvelle époque, dont l’étymologie signifie parenthèse, une nouvelle période axiale de l’humanité, au sens où le philosophe Karl Jaspers a proposé cette idée pour comprendre et scander les grandes périodes de transformations des façons d’être au monde des humains depuis les temps les plus anciens. Il nous est difficile de prendre du recul pour apercevoir une transformation de civilisation, car nous sommes pris dedans. Comme le poisson rouge qui ne peut appréhender le bocal dans lequel il évolue. Pour le penseur américain de l’écologie, Aldo Leopold, qui analysait avec acuité ces transformations dans son texte fondateur l’Almanach d’un comté de sables, en 1949, il est raisonnable de penser que nous reproduisons, en tant qu’espèce, des schémas de comportement dont nous ignorons tout, parce qu’ils n’ont jamais été envisagés comme tels.

Une difficulté majeure est, en effet, qu’il n’y a peut-être pas de solution de continuité entre les anciennes balises perdues de la Modernité et les nouveaux amers à trouver, mais une incommensurabilité entre deux façons de voir le monde et d’y exister. Défaisant et détruisant les figures qui permettaient de le saisir intelligiblement, l’avenir surgit inconnu (Marcel Gauchet).

Et une fois digéré le fait que les anciennes balises menaient à autant d’illusions et de prisons auxquelles nous avions fini par aliéner notre liberté, et notamment notre travail libre capturé par le capitalisme moderne et sa finance, comme l’avait montré il y a pourtant déjà longtemps Max Weber, ainsi que par la technique devenue autonome et asservissante, nous réalisons que nous  sommes partis en haute-mer, que la mer est grosse et que le vent forcit.

Goûtons cette ivresse du grand large, toutes voiles déployées, ivresse créatrice et féconde, et laissons la peur sur le rivage !

Ceci est une volonté, une promesse / Ceci est une dernière rupture des ponts / Un vent marin, une levée d’ancre … (Friedrich Nietzsche). ). Le rivage disparut à mes yeux, les vagues de l’infini me submergèrent, dit Zarathoustra.

Aux sages conseillers d’un monde qui meurt, Friedrich Hölderlin, en pleine jeunesse, ne craint pas de lancer : Enterrez donc vos morts, morts que vous êtes / Tandis qu’encor les cierges vous portez / Advient déjà, de nos cœurs la requête / Le monde en renouveau fait sa percée.

Si toute-puissance il y a, elle se loge dans la parole poétique, irrésignée, créatrice, invincible : Un homme sans genoux, qui chante / et que rien ne peut balayer de la terre / (pendant qu’il chante) / comme une feuille morte en la saison des loups (Benjamin Fondane).

C’est alors, lorsqu’une forme de vie achève de vieillir, que la pensée doit se lever (Jean-Luc Nancy). Et le papillon n’apparaît-il pas au moment où la chenille est au bout de son épuisement ?

Dans l’avenir à découvert / Comme dans une larme de feu / Où rien ne va à la cendre / Où rien ne va au remords / On comprend qu’il y a de l’or / Qui règne sous la peau / Et une vague violente qui n’espérait que çà  (André Velter, Marée haute).

Olivier Frérot, extrait de Métamorphose de nos institutions publiques

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