La relance de l’utopie

Un certain nombre de savants commencent à se poser la question d’une forte baisse de fécondité de la science dans les dernières décennies et dans tous les domaines, mettant en cause prioritairement sa bureaucratisation et sa perte d’indépendance par rapport aux pouvoirs financier et politique. Terriblement visionnaire, Charles Péguy affirmait en 1914 : ce qu’ils nomment le progrès de la science, c’est le progrès de leur propre carrière. Pour le philosophe des sciences Jean-Marc Lévy-Leblond, jamais la connaissance scientifique n’a atteint un tel niveau d’élaboration et de subtilité, mais elle se révèle de plus en plus lacunaire et parcellisée, de moins en moins capable de synthèse. Le diagnostic de Michel Serres est net : il suffit d’examiner l’état contemporain de la physique pour admettre qu’elle se trouve dans la phase extrême des rendements décroissants : l’investissement est énorme, la littérature écrasante, mais l’histoire marque le pas. La théorie des cordes, qui mobilise depuis plusieurs décennies des centaines et même des milliers de scientifiques à travers le monde, n’a encore à son actif aucune découverte confirmée par l’observation. Et pourtant elle capte de façon hégémonique l’effort de recherche mondiale en astrophysique, ce que dénonce avec véhémence l’astrophysicien Lee Smolin dans son livre Rien ne va plus en physique,  jetant un pavé dans la mare. En physique des particules, les moyens mis en œuvre pour découvrir le boson de Higgs qui clôturera le modèle standard de la physique quantique, sont absolument considérables. Espérons que les récentes expériences réalisées au Cern, et qui semblent montrer que son énergie n’est pas celle attendue, ne contribueront pas à engluer davantage les théoriciens, mais ouvriront des portes radicalement nouvelles en mettant en question plutôt qu’en clôturant le modèle standard.

Dans l’expression « la puissance du rationnel », nous savons désormais qu’une antiphrase est tapie. Dans la réalité de cette « puissance » aussi (Dominique Janicaud). Pour le philosophe-mathématicien Jean Ladrière, la grande question, la question essentielle que pose le rationnel, c’est celle de sa directionnalité. (…) Car personne n’a le pouvoir de contrôler la marche globale du processus, en tant qu’elle est la résultante non calculable de tous les projets particuliers (de tous les agents agissant).

Plus pragmatiquement, l’économiste Hugues Puel observe que par elle-même, la technique ne résoudra pas la crise, et peut même apporter des catastrophes. Nous savons désormais parfaitement cela. Nous l’expérimentons de plus en plus, au niveau individuel, collectif et aujourd’hui planétaire. La catastrophe est inscrite dans l’avenir, mais avec une probabilité faible, nous dit Jean-Pierre Dupuy. Seulement, si nous savons qu’elles se produiront, nous  ignorons quelles catastrophes vont arriver, ni quand, ni comment. Alors ajoute-t-il : le problème est que nous ne le croyons pas. Nous ne croyons pas ce que nous savons. Effectivement le savoir ne conduit pas à une foi. C’est l’inverse qui est notre lot : c’est la foi qui fonde la science, et cela la Modernité n’a pas voulu le voir, contrairement à la Grèce qui avait conscience de sa foi dans le logos. Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances ; ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas. Ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir, écrit Marcel Proust dans la Recherche.

Si aujourd’hui, nous ne croyons pas ce que nous savons, c’est parce que nous restons figés dans la croyance de la toute maîtrise par la technoscience. Mais le « nous » en question n’est pas tout le monde. Ce « nous » concerne principalement les tenants du système technoscientifique et de moins en moins les autres gens. Car, en fait, cette croyance s’effrite, et cet effritement représente sans doute notre planche de salut. Nous avons montré que cet effritement va devenir, devient même effondrement. Cependant, et cette peur nous paralyse aussi, le basculement d’une croyance à une autre non encore advenue est génératrice de catastrophes. À vrai dire, celles-ci nous cernent de partout…

Mais soyons en sûrs : les catastrophes dues à la technoscience nous dégrisent de plus de plus. Il y a un changement climatique de l’imaginaire, pas seulement du temps qu’il fait !

Si, dans un premier temps, les catastrophes peuvent provoquer l’abattement, elles nous relancent vers l’utopie.

Dans les fleuves au nord du futur

Je lance le filet … (Paul Celan)

 

Olivier Frérot

Extrait de « Métamorphose de nos institutions publiques »

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