Quand la raison moderne devient irraison

Il est déroutant que la crise climatique n’engendre pas véritablement une profonde action collective pour la résorber. Au contraire, bien que quasiment tous les indicateurs soient au rouge et que les mesures ne fassent que confirmer l’aggravation de la situation, très peu de  décisions lourdes et significatives à un haut niveau collectif, pour infléchir les pratiques, ne se prennent. Des intentions ont bien été affirmées lors de l’accord de la COP 21. Mais, aucun engagement concret contraignant n’a été sérieusement décidé. Seulement de se réunir de nouveau (au Maroc dans quelques semaines par exemple), et d’agir si les mesures ne sont pas bonnes… Or elles ne sont et ne seront pas bonnes ! Les scientifiques dans leur immense majorité appellent pourtant les autorités politiques avec angoisse, en multipliant les données, les raisonnements, les arguments. Mais cela ne suffit pas. Ce que la science était sensée apporter, de la rationalité claire pour prendre les bonnes décisions, se montre tout à fait inopérant. C’est, de façon spectaculaire et déconcertante, l’irrationnalité qui règne dans les lieux de décisions de nos institutions politiques, dont la règle de fonctionnement était la soumission au jugement rationnel irréfutable. Cette paralysie révèle au moins deux choses majeures : premièrement, les institutions publiques ne fonctionnent plus comme leurs fondements, basés sur la puissance de la rationalité, les commandent ; et deuxièmement les humains n’ont pas un fonctionnement rationnel !

 Déjà en 1989, dans son ouvrage Les trois écologies, Félix Guattari écrivait : Tchernobyl et le Sida nous ont brutalement révélé les limites des pouvoirs technoscientifiques de l’humanité et les « retours de manivelle » que peut nous réserver la « nature ». On ne peut s’en remettre aveuglément aux technocrates des appareils d’État pour contrôler les évolutions et conjurer les risques dans ces domaines, régis, pour l’essentiel, par les principes de l’économie de profit. Et a fortiori quand les dits technocrates n’écoutent même plus les savants.

Mais malgré les avertissements et les catastrophes passées, notre civilisation s’enfonce davantage dans l’impasse. Inquiet, le philosophe Joseph Vialatoux, reprenant une formule de Pierre-Joseph Proudhon, affirmait en 1924 qu’une civilisation, c’est une métaphysique en action. Or, nous avons perdu en chemin notre métaphysique, et donc notre boussole …

On comprend alors que l’accident de civilisation à Fukushima est un événement majeur et qu’il ressuscite en nous les destructions d’Hiroshima et de Nagasaki. Avec le recul depuis ces événements de mars 2011, se confirment la véritable incapacité et l’impuissance des élites technoscientifiques et de l’État à faire face à leurs responsabilités vis-à-vis des populations locales modestes, et se révèlent leur opacité et leur mépris comme une trahison des élites. Il s’agit là des organisations étatiques japonaises mais en vérité toute organisation étatique est touchée, et l’on peut douter que d’autres Etats feraient mieux.

Les soient-disant maîtres de l’atome ne peuvent s’approcher du cœur des réacteurs en fusion sans périr, et demeurent dans l’ignorance de ce qui s’y passe, et qui a échappé à leur contrôle, réalisant ainsi la prophétie de l’ordinateur devenu incontrôlable dans 2001, l’Odyssée de l’espace. Une nature-objet à dominer redevient sujet, indépendante de l’homme, et qui ne lui sera pas favorable de principe. Ce qu’il y a de paradoxal dans l’électronucléaire, explique le philosophe Paul Aïm dans un article de la revue Le Débat d’octobre-novembre 2012, c’est que les savoirs et les savoir-faire que l’on acquiert en faisant n’apprivoisent pas la chose apprise ; ils ne permettent pas de la maîtriser. On observe comme un désapprentissage au fur et à mesure que l’homme veut développer cette technique. La commission d’enquête indépendante nommée par le gouvernement japonais a émis un jugement net : l’accident nucléaire de Fukushima a été le résultat d’une collusion entre le gouvernement, les organismes de réglementation et Tepco, et de la gestion défectueuse des dites parties. Et les rédacteurs enfoncent le clou : ce qu’il faut admettre, aussi douloureux soit-il, c’est que nous avons affaire à un désastre made in Japan.

30 000 km2 soit 8 % du territoire japonais ont été  contaminés par la radioactivité issue de l’accident nucléaire (Journal de l’environnement du 23 novembre 2011). Le gouvernement japonais a présenté, en décembre 2011, un échéancier de travaux pour la centrale prévoyant un démantèlement s’étalant sur une durée de 40 ans. Ce sera quand même 2 400 km2 qui seront définitivement interdits à la vie humaine. Phénomène inouï au Japon: l’humanité se retire, une région devient dangereuse et hostile aux humains et aux êtres vivants pour plusieurs décennies, comme aux temps oubliés des forêts sauvages et impénétrables, et cela de notre fait. C’est ce qui s’était déjà passé à la suite de la catastrophe de Tchernobyl, où, sur environ 5 000 km2, la nature a pleinement repris ses droits de façon luxuriante, en conquérant notamment les rues abandonnées de la ville de Pripyat, où 50 000 habitants vivaient avant la catastrophe et celles de 200 villages alentours. Voilà donc des réductions de l’écoumène qui n’ont pas attendu celles qui apparaîtront suite aux changements climatiques à venir. Aurions-nous créé, en toute inconscience, un monde nouveau et à ce point dangereux que toute vie humaine y est menacée dans son existence comme au temps jadis ?

Nous pouvons donc comprendre la réflexion de colère de Jean-Pierre Dupuy dans un ouvrage fameux Pour un catastrophisme éclairé, en 2001: que les technocrates qui prétendent nous gouverner – de façon suave et pédagogique, ou bien brutale et péremptoire, cela ne change rien à l’affaire – fassent passer pour diktats de la Raison ce qui n’est que le comble, tragicomique, de l’absurde, voilà ce que le rationaliste qu’en dépit de tout je reste ne pourra jamais tolérer.

Olivier Frérot

Extrait de « Métamorphose de nos institutions publiques »

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