Le renversement de la puissance

Bien que le monde n’ait jamais été aussi rationalisé, la raison n’a jamais été aussi impuissante : puissance ou impuissance du rationnel ? interroge le philosophe Dominique Janicaud. Quant au penseur Michel Henry, il réfléchit à cette relation paradoxale qui veut que tout pouvoir se heurte en lui-même à une impuissance dont il reçoit pourtant, à chaque instant, ce qui fait de lui un pouvoir. Cornélius Castoriadis précise le paradoxe : la puissance accrue est aussi ipso facto impuissance accrue, ou même « anti-puissance », puissance de faire surgir le contraire de ce que l’on visait. Et nous voici approchant des couples de contraires qui se génèrent l’un l’autre et qu’Héraclite aurait pu formuler : rationnel-irrationnel ou puissance-impuissance. Le cheminement qui va de l’un à l’autre est balisé par la transformation des moyens en fins, puis par leur confusion.

Alors qu’il y a encore quelques décennies, les propres normes de production de la science moderne et donc les institutions qui les garantissaient étaient peu contestées, il leur est demandé aujourd’hui de justifier leur bien fondé. Il ne suffit plus à la science d’affirmer qu’elle est évidemment supérieure à la magie, à l’alchimie, ou aux médecines douces pour que la discussion soit close en sa faveur. Le combat farouche que mène la médecine conventionnelle contre l’ostéopathie depuis un siècle est désormais perdu, et les deux approches, différentes dans leurs fondements, sont aujourd’hui appréciées par la plupart des patients pour leur efficacité propre et complémentaire.

Il convient, en effet, de se placer dans un cadre épistémologique plus large et plus ouvert, où les méthodes des différents savoirs sont mises en vis-à-vis, c’est-à-dire au-delà de la conformité aux propres normes des idéologies et des institutions scientifiques officielles. Or, et heureusement, il y a toujours des résultats qui ne sont pas conformes aux normes et aux lois ! La nature n’est pas pleinement obéissante à ses propres lois…

Cet exercice est difficile à admettre pour la science moderne qui avait réussi depuis le XVIIème siècle à se placer en position hégémonique en conquérant les esprits et les cœurs, et donc en n’ayant plus besoin de justifier sa supériorité, comme Galilée avait dû le faire de façon magistrale et rusée pour détrôner le paradigme aristotélicien. Il avait réussi à unifier en un monde unique les mondes sub-lunaire et supra-lunaire qu’Aristote séparait totalement, passant ainsi d’un monde clos à l’univers infini, selon le titre d’un ouvrage d’Alexandre Koyré. Car souvenons-nous que si l’hypothèse copernicienne s’est peu à peu imposée, elle le doit non seulement à la ruse de Galilée mais aussi à la ruse de l’histoire, via la renommée de Johannes Kepler en tant qu’astrologue, avec ses tables plus précises du mouvement des planètes basé sur l’héliocentrisme, et qui progressivement transformera l’idée des âmes qui meuvent les astres en concept de forces. N’oublions pas, par exemple, que Michel de Montaigne était tout à fait opposé à la thèse de Copernic. Les résistances de la science officielle de l’époque ne sont pas tant dues à l’obscurantisme qu’à de très fortes contraintes socioculturelles, comme c’est toujours le cas quand survient un net changement de paradigme qui éveille, par son apparition déstabilisante, de réelles angoisses. Car hier comme aujourd’hui, un immense édifice, même s’il ne sert plus à rien, demande à se perpétrer par son énormité même (Michel Serres).

Se référant au Laozi, livre source du taoïsme, François Jullien nous enseigne que quand un pays affiche pleinement sa force, est reconnu au sommet de sa puissance, à son apogée, cette force s’est déjà étiolée : le processus de déclin s’est amorcé ; alors, en retrait, un nouvel essor, de nouvelles valeurs, sans être complètement énonçables, identifiables, sont en train de s’inventer. Comme dans une mer étale dont le reflux a déjà commencé. La puissance blesse l’âge / Elle est à l’encontre de la voie / Ce qui va contre la voie / Se termine précocement (Laozi, 30).

Pour Gilbert Simondon, historien des sciences et des techniques, il semble exister une loi singulière du devenir de la pensée humaine, selon laquelle toute invention, éthique, technique, scientifique, qui est d’abord un moyen de libération et de redécouverte de l’homme, devient par l’évolution historique, un instrument qui se retourne contre sa propre fin et asservit l’homme en le limitant. Théodore Adorno le dit de façon abrupte à propos de la dialectique de la raison : le progrès et la régression ne font qu’un. Et Benjamin Fondane pense que la régression a désormais pris le dessus : c’est lorsqu’elles atteignent leur civilisation la plus haute que les sociétés s’effondrent. Il l’écrit en observant la destruction de la si féconde puissance intellectuelle allemande par le nazisme et les Allemands eux-mêmes. Effectivement, il n’y a guère de doute que, depuis le milieu du XXème siècle, le point haut de la civilisation moderne occidentale est derrière nous.

La rationalité qui fut partage et émancipatrice à l’avènement de la Modernité est devenue aujourd’hui anti-partage et dominatrice parce qu’asservie à la technoscience.

Nous sommes en train de rompre avec tout un monde, toute une civilisation.

Olivier Frérot

Texte extrait de « La métamorphose de nos institutions publiques »

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