L’entreprise, un collectif accueillant à l’incertitude et au don ?

Une institution est créée pour écarter l’incertitude. Dans son ouvrage Economie et société, François Perroux conceptualise les institutions comme des cadres durables d’action, des règles durables du jeu social et des habitudes collectives, par opposition à des actes ou événements successifs et discontinus. Mais avec comme conséquence, pense Ivan Illich, que si le cœur en est apaisé, l’imagination se fait enchaîner.

Comment de nouvelles institutions peuvent naître et ne durer qu’un certain temps, dans un monde où l’incertitude en est constitutive et de plus en plus prégnante ? Est-il possible par ailleurs que des institutions existantes puissent se rendre suffisamment plastiques pour épouser cette réalité déstabilisante et contradictoire ? Comment un collectif  se met-il en situation de pouvoir en permanence créer du tout neuf, incorporant l’ouverture à l’inédit ?

Les institutions publiques actuelles sont en grande difficulté et sans doute en impossibilité de le faire, empêchées qu’elles sont par leurs fondements détruits (cf l’ouvrage « Métamorphose de nos institutions publiques »). Mais les entreprises, plus fragiles dans leur essence, plus dépendantes de l’extérieur, et de ce fait plus réactives, peuvent nous proposer quelques pistes. D’ailleurs, les premiers économistes qui ont théorisé sur l’entreprise dès le début du XXème siècle, comme Franck Knight, Ronald Coase et John Keynes, ont bien mis en évidence que l’existence et le fonctionnement des entreprises sont directement liés à l’incertitude.

Une entreprise (c’est-à-dire : salariés, management, actionnaires, financeurs, associés, fournisseurs, clients, bénéficiaires, voisins…) ne peut en effet longtemps demeurer en opposition avec la plupart de ses parties prenantes, dont une bonne part lui est a priori extérieure. En effet, contrairement à ce que professe l’école néoclassique, l’entreprise n’est pas qu’un agglomérat d’individus régis par les contrats. Sa raison d’être est l’action et la création collectives nécessaires à la réalisation de besoins humains utiles à la société, et son organisation repose sur la coopération qui se réfère tant à la capacité d’agir pour un but commun qu’à la cohésion qui se crée pour la réaliser (Virgile Chassagnon). Elle est donc davantage que ses parties prenantes. Ainsi, elle doit non seulement ne pas nier les critiques concernant sa pertinence en se mettant la tête dans le sable, mais au contraire participer activement au débat collectif, sans pouvoir véritablement le diriger ni le manipuler. Si elle ne prend pas ce risque, elle ne pourra tenir longtemps. La pression qui pèse sur les entreprises les oblige à réviser beaucoup plus vite que les administrations les pratiques qui conduisent à l’échec ou qui sont périmées. L’entreprise peut alors se transformer en adhérant aux idées et aux volontés de ses principales parties prenantes, sans exclusion a priori de telle ou telle. Sa flexibilité, elle la tient, en tant que groupe social distinct et qu’entité collective singulière, des pouvoirs causaux émergents que génèrent son organisation et son institutionnalisation, toutes deux évolutives.

A la différence d’une institution publique qui repose sur des croyances profondes partagées, une entreprise rassemble des personnes qui peuvent simplement vouloir travailler ensemble avec un minimum d’engagement les unes vis-à-vis des autres. L’entreprise unit alors des personnes uniquement sous forme contractuelle, donc sans affect, et c’est la base de la pensée des économistes néo-libéraux, c’est-à-dire de la très grande majorité des économistes, pour qui le contrat, donc le droit, règle les relations interpersonnelles. Mais, l’entreprise peut aussi rassembler des personnes qui souhaitent entreprendre ensemble, coopérer, s’engager les unes par rapport aux autres, et pour cela vivre ensemble en développement des motivations intrinsèques, au risque de la blessure de la rencontre, comme le décrit l’économiste Luigino Bruni, en se référant à l’économie civile, qui, dans la tradition italienne et plus précisément de l’école économique napolitaine des XVIIème et XVIIIème siècles d’avant la tradition écossaise libérale  personnifiée par Adam Smith, unit l’économie et la société civile dans un but de bien sociétal partagé, et pour laquelle il y a de la gratuité dans les engagements interpersonnels.

Extrait de « Solidarités émergentes – Institutions en germe« , Olivier Frérot, Chronique sociale, 2015

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