Les migrants, un appel à incarner les valeurs humaines

Nos sociétés démocratiques libérales[1], fondées sur le droit, comme nous pouvons le lire dans leur Constitution, ne sauraient être cohérentes avec elles-mêmes et se démettre, comme elles ne le font que trop, de leur responsabilité originaire envers l’autre à accueillir, à écouter et à aider en fonction de ses besoins. Elles paraissent cependant assez peu conscientes de cette incohérence qui tourne au scandale. Pourquoi se comportent-elles de façon aussi irresponsable ? Soulever cette question revient à convoquer un enchevêtrement de facteurs autour d’un réel vide moral.

 A l’endroit des migrants, les gouvernements et l’opinion publique de riches pays européens et d’Amérique du Nord souffrent d’amnésie. Ils oublient l’Etat de droit, qui a mission première de protéger les libertés de chaque personne. Immergées dans la culture de marché, ces sociétés prospères saisissent-elles encore ce que signifie l’égale valeur morale de chaque homme ? Ne sont-elles pas plutôt entraînées dans le vaste formatage des humains, sur toute la planète, pour en faire des individus-systèmes ?

 L’homme connecté peut s’imaginer plus autonome que jamais. En réalité, il est influencé, dans sa faculté de décider, par des monopoles, tels que Google, qui, par des stratégies très habiles, ne cessent de lui suggérer ce qui améliore son bien-être, va le rendre plus épanoui, plus heureux… Pourra-t-il résister à ce conditionnement ? Est-il encouragé à développer des moyens d’autodéfense de sa faculté de décider et d’agir de manière responsable ?

Tout, dans une société de la consommation et du profit, de la compétition et de la performance, concourt à ne pas lui laisser du temps pour prendre le recul d’un examen critique sérieux. Le temps, devenu de l’argent, ne saurait être gaspillé en l’accordant à une réflexion tant soit peu construite, qui, répète-t-on à l’envi, ne sert à rien. Mais la question de l’utilité est-elle toujours pertinente ?

 Notre ouvrage apporte à toute personne qui lui fait écho, une libération à la fois de l’esprit et du comportement. Il lui propose un idéal humain. Si elle le choisit, elle saura dans quelle direction mettre le cap et pourra orienter ses conduites vers un but. Il lui permet de ne pas sombrer dans le vide pathologique de sens du monde actuel, qui génère la dépression, l’addiction aux drogues, la violence… En libérant les personnes, le chemin de la réflexion les amène à des relations interactives, qui les font être le changement qu’elles veulent voir progresser dans la société.

 Cet état du monde nous donne l’occasion de nous apercevoir clairement que les valeurs humaines n’ont rien de spontané. Elles sont le fait d’une réflexion élaborée et d’une volonté de les incarner, dans le cadre d’une culture et des préoccupations de la situation présente. En dehors d’un pareil effort, nous ignorons combien chaque personne est ambivalente ; combien elle oscille entre la non-violence active et la violence qui dégrade l’humain. Nous ne sommes pas d’emblée non violents, à l’abri des forces de mort qui nous habitent. La réflexion fraie les voies plausibles d’une prise en main responsable de nos conduites ; sans elle, nous sommes le jouet de nos conditionnements internes (nos pulsions) et externes (les idéologies qui nous entourent, telle que la culture de marché). Par son entremise, nous examinons le monde au lieu de le subir. Nous prenons position en réclamant que les droits humains soient respectés et en dénonçant la réduction de la valeur de l’homme à son avoir. Dans les pays européens riches et les pays d’Amérique du Nord, les citoyens ou les étrangers qui ne possèdent rien ou presque rien ne comptent pas vraiment. L’avoir supplante l’être. Néanmoins les droits humains ne peuvent[2] être qu’universellement humains. Les droits propres aux Etats de notre planète, si particuliers soient-ils, doivent toujours s’accorder avec les droits humains universels[3]. Voilà,  très brièvement rappelé, le travail de la réflexion pour inscrire l’éthique au cœur du politique.

 Toute la difficulté est de parvenir à se faire entendre et à mobiliser de plus en plus de gens qui adhèrent, en pensée, en parole et en acte, au principe de l’égale valeur morale de chaque être humain. L’individualisme ambiant, nombriliste, complique la situation de celles et ceux qui s’attachent à ce principe et veulent le promouvoir, rappelant à temps et à contretemps que nous sommes dans un Etat de droit, que nous avons une tradition éthique à réactualiser au gré des évolutions de la société, maintenant mondialisée. En dépit des obstacles, ces militantes et militants se lèvent sur tous les continents. Ce sont parfois de grandes figures politiques, comme Gandhi et Mandela, pleines d’humanité parce qu’elles repoussent la violence sous toutes ses formes. Ce sont aussi les membres des organisations qui s’activent, comme Amnesty international, dans le monde entier, pour faire appliquer les droits humains. Mais il existe, pour chacune et chacun, la possibilité quotidienne de s’humaniser en se sentant responsable de l’autre dans tous les gestes de la vie. Il faut penser, jour après jour, à poser des actes d’attention à l’autre, pour qu’il soit respecté et pris en considération. C’est une voie aussi humble qu’un aimable sourire. Une voie dont nous soulignons ici l’immense portée.

 La cause de l’humain en l’homme réussit donc, malgré tout, à s’affirmer avec assez de relief dans le monde pour en être le principe d’espérance, qui l’ouvre à la dimension de la responsabilité originaire envers l’autre. Les artisans de la justice et de la paix doivent se sentir suffisamment forts devant la tendance dominante, nihiliste, en prenant conscience que leur lutte porte des fruits, qu’elle suscite de nouveaux combattants et qu’elle représente le seul avenir sensé de l’homme.

Pierre-Marie Pouget, philosophe

Ce texte est l’épilogue de l’ouvrage « Les migrants, un appel à incarner les valeurs humaines, essai d’éthique au cœur du politique », texte en cours de publication

[1]     Il s’agit ici du libéralisme politique, à distinguer du libéralisme économique pur et dur, qui ne reconnaît d’autres lois que celles du marché.

[2]     « Ne peut », au sens qu’il n’est pas permis qu’il en soit autrement.

[3]     Chaque personne, sans exception, est sujet des droits humains.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s