Poème sans titre pour guérir le cœur captif

Ouverte dans la nuit comme un œil louche,

la Ville est là, secrète, sur les seuils,

avec ses pis allaitant mille bouches

avec ses mers roulées sur mille treuils.

 

Vaincus d’hier, sous une peau qui gerce,

nous trébuchions dans l’âme à chaque pas,

devant les féeries du Commerce,

et l’éclairage au gaz de l’Au-delà…

 

Des étrangers, soumis par la marée…

Qui veut de nous, pour une nuit ?

Le lit

est une barque aux terres amarrées.

Nous y apportons notre roulis

 

-éternité promise !… Quel refuge,

et où -, Jésus cloué sur du bois vil ?

Et il coulait du sang, qui était rouge,

De militaire autant que de civil.

 

Tant de passants, qui manquent de visage !

-Je les ai vus !… plus sales que des loups…

Ils débouchaient dans l’ombre des passages,

ou y portaient l’âcre odeur de leur trou.

 

Âmes sans gonds, au creux de la légende –

« Mes frères ! » – Et nous fuyions sur les trottoirs

Le long des temps, des choses et des landes,

Avec quarante siècles de retard.

 

Des gens sans nom, sans dieu, sans âme… Ô lisse

rien… Tous inconnus ! Chacun marchait

sans avancer, dans l’œil de la police,

comme un brochet surpris dans le filet.

 

Ô chose à elle-même mariée !

L’Homme, toujours le même vieux gibier !

Pitié pour lui ! Sa viande avariée

l’ai-je assez vue sur l’étal des tripiers !

 

Pleines de faim les âmes, les entailles…

Nous avons cru les mers trop brèves ! Vrai,

Qu’il y en a de mailles et de mailles

Entre toi-même et toi, esprit sevré !

 

Plus loin ! Ailleurs ! Avance vieux pilote !

Nous ressusciterons d’entre les morts …

-Ivresse ! Faut-il donc qu’elle sanglote

Toujours – encore – l’ancre dans les ports ?

 

 

C’est toi, vieille amertume, qui t égoutte

si lourde, en la gouttière du regard ?

Combien de choses ont comblé la route,

la route qui ne mène à nulle part

 

A nulle part ? Adieu, mes frères squales !

Mieux vaut son sale trou, pour y crever…

Restons ! Partons ! Qui sait si les escales

nouvelles… ? – Eh bien, mes chers, allons rêver

 

amours, lits frais, fraternités publiques…

-Quoi, échoués aux visions – sans voir,

vils papillons pour lampes électriques ?

-On nous ramassera sur les trottoirs…

 

-on vous laissera…

 

 

Benjamin Fondane, 1941

Cahiers Benjamin Fondane n°19, 2016

 

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