La nécessaire médiation entre la technique et la nature

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La « révolution industrielle » n’est concrètement axée ni sur la matière humaine, ni sur la matière naturelle. La misère en fait partie, celle qu’elle a répandue parmi les hommes, dès le début, et qu’elle n’a cessé d’entretenir. Le travail manuel adapté à l’individu avait cessé de nourrir son homme, la vie dans les usines anglaises était un véritable enfer, le travail à la chaîne est devenu plus propre peut-être, mais non plus agréable. C’est cela, c’est l’instinct de profil abstrait qui détermine l’enlaidissement que la machine et le travail mécanique ont répandu dans le monde ; le capitalisme, plus ses produits fabriqués mécaniquement, furent responsables de la destruction des vieilles villes, des demeures esthétiquement conçues, ainsi que de leur mobilier, et enfin de la silhouette riche et variée de toute construction organique. Tout cela fut remplacé vers le milieu du siècle passé par une architecture annonçant l’enfer – la situation de la classe ouvrière –  , mais correspondant aussi au chantier sur lequel et sous la forme duquel la machine triomphante se manifesta tout d’abord. Dans son Magasin d’antiquités Dickens a décrit le premier paysage industriel de façon à ce point inoubliable qu’aucune centrale électrique actuelle, aussi aseptisée soit-elle, ne parviendrait à le faire oublier ; « tout autour, le pays dévasté, ravagé », « l’infinie répétition des mêmes formes ennuyeuses et laides qui sont l’épouvante des rêves pénibles », « les machines assourdissantes et la fumée toxique qui obscurcissait la lumière et empestait l’air déjà trouble ». Sans doute depuis lors y a t-t-il plus d’ordre et de propreté dans tout cela, la condamnation de la machine par souci esthétique a perdu son caractère d’actualité plus encore que sa  condamnation à des fins morales. Le paysage machines à la Dickens ne se trouve plus guère que dans les zones en ruine et abandonnées du dix-neuvième siècle, et dans sa laideur démoniaque et grotesque, il est même devenu un nouvel objet esthétique, un objet surréaliste. Pourtant le surréalisme ne justifie pas son objet, mais l’entend mal, et la forme fonctionnelle devenue la plus nette ou le génie civil actuel ne peuvent camoufler la monotonie qu’ils recouvrent, l’aliénation qu’ils cachent. Celle-ci n’a-t-elle pas progressé dans la même mesure où la machine s’est raffiné et éloignée de l’organique ? Ce qui manque à la technique, à son poste toujours plus avancé mais aussi toujours plus solitaire, c’est la connexion avec le vieux monde mûri naturellement, dont le capitalisme s’est coupé, ainsi que le contact avec un élément favorable à la technique dans la nature elle-même et auquel le capitalisme abstrait ne pourra jamais trouver la possibilité d’accéder. Le monde bourgeois de la machine se situe entre ce qui est perdu et ce qui n’est pas encore gagné ; certes, eu égard à son caractère progressiste, à la libération des forces productives qu’il a suscitées et jusqu’ici poussées au maximum, il restera longtemps encore à l’œuvre dans une société qui ne sera plus capitaliste, pourtant, en dépit de cela, il reste marqué par la chlorose particulière et la stérilité qui caractérisent le monde capitaliste tout entier . Cette allure cadavérique finit par se communiquer aussi à toute la marchandises que la machine a jusqu’ici produite, dans un contraste des plus flagrants avec les produits anciens de l’artisanat ; et cette pâleur n’est guère masquée par l’art de l’ingénieur qui s’étend des installations d’usines aux produits, ni par toutes ces formes fonctionnelles ou par l’arrogante absence d’imagination.

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Si le feu n’est que dompté, surveillé, il reste étranger. La trace particulière sur laquelle il vient à nous, est alors purement et simplement dangereuse, même si son apport de force devait être socialement mieux gouverné que maintenant. Dans la forme de société qui persiste encore actuellement, on ne reconnait à coup sûr rien qui s’apparente à cet esprit, à l’esprit du feu qui tourne sa face vers nous. Il existe une crainte spécifique de l’ingénieur, crainte de s’être avancé trop loin, d’avoir pris trop de risques, et il ignore à quelles forces il a affaire. Et c’est cette non-médiatisation qui est principalement responsable de l’effet le plus apparent qui résulte de l’oubli du contenu ; l’accident technique. C’est lui surtout qui atteste combien il est difficile de faire abstraction de ce contenu des forces naturelles encore si peu médiatisé avec nous, sans qu’il en résulte de graves dégâts.  Bien plus, tous les accidents qui frappent les hommes, se produisant entre eux ou dans leur relation avec la nature, sont reliés par un facteur commun, des plus révélateurs et digne d’être souligné : l’accident technique ne manque pas d’affinité avec la crise économique, la crise économique ne manque pas d’affinité avec l’accident technique. Certes, les différences entre les deux sont plus visibles, parfois plus importantes aussi que les affinités, et c’est la raison pour laquelle la comparaison semble paradoxale. L’accident technique semble être un croisement fortuit de mouvements régis par des lois, croisement qui constitue le point d’intersection extérieur à leur nature, imprévu ; au contraire, la crise économique évolue d’une façon qui n’a rien de fortuit au sein du mode production et d’échanges de l’économie capitaliste elle-même, en tant qu’économie basée sur des contradictions qui ne cessent de se durcir. Et pourtant les deux espèces de catastrophes se correspondent en profondeur, car elles résultent finalement toutes deux du rapport abstrait des hommes avec substrat matériel de leur action.

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Au calcul bourgeois abstrait, si puissamment élaboré sous forme de calcule mathématico-physique, correspondrait une région dans la nature elle-même, la région mécanique. Comme le prouve la théorie-praxis de l’industrie moderne, il existe une part d’abstraction pour ainsi dire concrète dans la nature physique ; c’est pourquoi sur le plan de la technologie, la pensée en termes de calcul restera en vigueur longtemps encore, après le déclin de ses fondations bourgeoises. (…) L’absence de médiatisation avec leur matière reste largement commune à l’économie bourgeoise et à la technique bourgeoise ; dans la période post-bourgeoise, des transformations se feront donc jour dans le technique ainsi comprise. Certes, en vertu de ses affinités électives avec les mêmes mécanismes naturels, la technique bourgeoise est considérablement plus solides que l’économie capitaliste abstraite, et même les audaces non euclidiennes ne lui sont pas interdites et se distinguent, comme nous l’avons vu, de façon remarquable. Cependant, la crise et l’accident constituent une barrière insurmontable pour les deux abstractions ; car elles sont toutes deux contemplatives, elles sont toutes deux idéalistes et se caractérisent toutes deux par l’indifférence authentiquement idéaliste de la forme envers le contenu. Et ceci, non pas uniquement dans la crise, mais aussi dans la catastrophe technique ; partout ici se révèle l’absence de médiatisation de l’homo faber bourgeois avec la matière de ses œuvres, plus encore avec une productivité réelle jamais atteinte et avec la tendance et la latence inhérentes à la matière de la nature elle-même. Et ce n’est que lorsque le sujet de l’Histoire : l’homme travaillant, se sera saisi comme producteur de l’Histoire, et par conséquent aura mis fin à toute intervention du destin dans l’Histoire, qu’il pourra se rapprocher aussi du foyer de production à l’œuvre dans le monde naturel. Marx a défini la matière historique comme la relation des hommes avec les hommes et avec la nature ; là où cette relation est, comme dans la société bourgeoise, d’un bout à l’autre et per definitionem calculi abstraite, la matière naturelle qui collabore à cette relation ne peut encore être celle de l’avènement bienheureux du concret ; le marxisme de la technique, s’il est un jour approfondi, n’apparaîtra pas comme une philanthropie pour métaux maltraités, mais marquera la fin du transfert naïf du comportement de l’exploiteur et du dompteur d’animaux sur la nature. Malgré les divergences, le rapport qui existe entre le comportement bourgeois de l’homme envers l’homme et envers la nature, est ainsi percé à jour, et si cela ne met pas fin à l’aliénation technique de la nature, cela supprime tout au moins la bonne conscience qui l’accompagnait. Ce n’est pas sans raison que l’Amérique du Nord, qui est née uniquement du capitalisme et n’a jamais connu que lui, n’entretient aucun rapport avec la nature, même pas par le truchement de l’esthétique. Le courant de la nature considéré comme un ami, la technique comprise comme délivrance et médiatisation des créations sommeillantes enfouies dans le giron de la nature, voilà ce qu’il y a de plus concret dans l’utopie concrète. Mais le seul commencement de cette concrétisation présuppose la concrétisation de relations humaines, c’est-à-dire la révolution sociale ; auparavant, il n’y a même pas d’escalier, et moins encore de porte débouchant sur une alliance possible avec la nature.

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Ernst Bloch, Extrait du Principe Espérance, 1959

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