Développons des philosophies de la technique

Extrait  de l’ouvrage « Métamorphose de nos institutions publiques »

(…)  Il y a dans le génie de Steve Jobs cette compréhension et même sans doute cet amour pour la relation homme-machine, en ce sens qu’elle était toujours à approfondir avec de nouvelles machines pour de nouvelles relations, et cela pour aller vers une symbiose au-delà de la satisfaction de besoins fonctionnels, à l’opposé d’une exploitation de l’homme par la machine, et au contraire vers une coévolution en demeurant ouvert à l’imprévu que les artefacts nous apportent en échappant à notre maîtrise, mais sans violer notre intégrité physique et organique. Les personnes handicapées qui bénéficient des apports considérables de ces artefacts de plus en plus technologisés afin qu’elles retrouvent et développent leur lien social peuvent beaucoup nous apprendre sur l’évolution de la relation homme-machine et sans doute ici pour le meilleur. Les poètes s’emparent aussi du monde des machines pour rendre plus intense l’expérience poétique. Jean-Pierre Bobillot, poète bruyant, a créé le terme d’auditure pour désigner l’appareillage technique qui soutient la poésie sonore, qui a quitté la page dès les années 50 avec la poésie-action de Bernard Heidsieck. L’oralité et le mouvement sont en effet plus proches de la source de la poésie que l’écriture. Le livre est l’outil de la poétique forcée, nous dit Edouard Glissant ; l’oral porte les poétiques naturelles. Le virage vers l’oralité de la société contemporaine n’est donc pas à considérer comme un handicap pour la poésie.

Ainsi, si nous pouvons nous laisser saisir par l’angoisse quand nous croisons dans les rues de nos villes tant de nos jeunes avec leurs oreillettes branchées sur leur musique, et donc leurs oreilles fermées aux bruits du monde et leur regard absent qui se retire de toute rencontre, nous devons garder confiance qu’en eux il y a plus large, soit qu’ils vivent déjà cet accroissement de soi sans encore le partager avec les passants, les oiseaux ou les arbres qu’ils croisent, soit même qu’ils ne l’aient pas encore découvert. En tout cas, d’innombrables vibrations parcourent nos villes. La société moderne vibre par ses millions de cellules dans des écumes sonores (Peter Sloterdijk).

Et nous expérimentons, les uns les autres, que certains artefacts sont de véritables prolongements de notre corps physique: la souris et l’ordinateur, le téléphone portable, l’iPod…Nous pouvons les qualifier d’outils à l’instar de ce qu’était la bêche pour le paysan d’autrefois, c’est-à-dire qu’ils sont en fait davantage que des objets séparés de notre corps, et qu’ainsi ils peuvent nous aider à renouveler notre relation au monde, et à, pour une part, le désobjectiver. Henri Bergson, dans son dernier ouvrage Les deux sources de la morale et de la religion, en 1932, appelle à l’effort philosophique et spirituel pour accueillir avec espérance les artéfacts qui grandissent le corps humain : le corps agrandi attend un supplément d’âme, et la mécanique exigerait une mystique.

Il est donc urgent de développer des philosophies de la technologie et promouvoir des controverses publiques argumentées même si cela ne semble pas préoccuper les ingénieurs ni nos institutions, obsédés par la technologisation du monde, et faire appel à la raison qui retrouve là tous ses droits et ses devoirs pour ordonner un débat clarifiant et compréhensible, dans la limite du périmètre où sa pertinence est incontestable. La faiblesse de ce champ de la pensée nous laisse trop impuissants devant le développement exponentiel et sans débats d’une foule d’artefacts qui sont en train de structurer irrémédiablement et nous-mêmes et notre univers, sans notre véritable assentiment, et qui, aux Etats-Unis, a pris le nom de human engineering, « l’ingénierie humaine ».

Or, la fonction essentielle d’une culture est de donner à l’être humain un lieu où il puisse vraiment habiter, où il puisse se sentir véritablement « chez lui » (Jean Ladrière).

Il nous faut renouer avec le génie de Robert Owen qui, dans l’Angleterre du XIXème siècle avait reconnu que l’incorporation de la machine ne pouvait se faire que dans une société nouvelle qu’il fallait inventer à partir de petites communautés fédérées mélangeant économie rurale et économie industrielle, où l’homme gardait la maîtrise sur la machine et le marché, pour empêcher des larges pans de la société d’être jetés dans la misère culturelle et économique.

 

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