Au sujet des utopies techniques, par Ernst Bloch

Extraits du chapitre « Les épures d’un monde meilleur – Les utopies techniques » du Principe Espérance, d’Ernst Bloch, 1959

« La pensée bourgeoise dans son ensemble s’est éloignée des matières dont elle traite. Elle a pour fondement une économie qui, comme le dit Brecht, ne s’intéresse jamais au riz mais à son prix. Il y a bien longtemps que s’est effectué le passage de l’usage à l’échange, mais c’est avec le capitalisme seulement que tous les biens d’échange sont devenus des marchandises abstraites et que la marchandise s’est changée en capital. A cela correspond l’apparition d’un calcul étranger non seulement aux hommes mais aussi aux choses, un calcul parfaitement indifférent au contenu des uns comme des autres. Cet oubli de l’organique, cette perte du sens de la qualité n’ont cessé de croître depuis la fin de l’accumulation primitive du capital, autrement dit depuis l’intensification de la production des marchandises et l’apparition d’une pensée correspondante en termes de marchandises. Dès le dix-septième siècle disparaît toute conception qualitative de la nature, à laquelle Giordano Bruno et dans certains cas Bacon lui-même se ralliaient encore. Galilée, Descartes et Kant se rejoignent dans l’idée suivante : seul ce qui est engendré mathématiquement est connaissable, seul ce qui est saisi mécaniquement est scientifiquement compris. Mais le sucre en tant que marchandise abstraite n’est pas du tout la même chose que le sucre en tant que chose, et les lois abstraites de la science mécaniciste de la nature sont autre chose que le contenu-substrat, avec lequel ces lois n’entretiennent aucun rapport. Et ce qui est vrai pour la théorie le sera plus encore pour la pratique technique qui se contente des lois relatives au pur hasard. Poincaré qui ne croyait plus qu’à de simples conventions et non aux lois de la matière, remarqua un jour qu’on ne pouvait manquer d’être surpris de constater combien un homme devait savoir peu de choses de la nature pour pouvoir la dompter et la mettre au service de sa volonté. La vapeur, l’électricité n’apparaissent plus comme des grandeurs de capacité de travail, déterminées en fonction d’unités de mesure ressortissant à la physique et à la technique, et en fonction du coût de la fabrication. Ainsi la technique bourgeoise n’entretient plus avec les forces naturelles dont elle se sert pour opérer de l’extérieur, qu’une relation marchande, étrangère à leur contenu véritable. Et le contact avec ce contenu est d’autant plus réduit que la technique a évolué de l’attelage du cheval organique au moteur à explosion ou encore a élu domicile sur le volcan ultra-violet de l’énergie nucléaire. De toute façon, la société bourgeoise n’a qu’une relation abstraite avec le substrat des choses qui sont soumises à sa pensée et à son action. Ce qui revient à dire qu’un certain substrat à l’œuvre dans la nature, que l’on a d’ailleurs qualifié de force d’action et de semence, n’est pas pris en considération par elle. Or c’est justement ce problème de relation qui est le plus urgent pour toute technique qui évolue vers le concret ; car c’est ni plus ni moins celui de l’espérance technique.

(…)

C’est au subjectivisme le plus pur que l’on aboutit lorsque l’on considère les lois comme de simples « objets de pensées » et même comme des «modèles » fictifs, en vertu desquels une succession d’observations ou des observations simultanées sont classées dans une « pensée économique ». Ce fidéisme, sous toutes ses variétés, entraîne alors une liberté particulièrement outrecuidante, et d’ailleurs tout apparente, dans l’espace de l’objet idéalisé et éloigné de sa réalité : une liberté à la Simmel à l’égard de l’Histoire, en vertu de laquelle « l’esprit lui-même prescrit ses frontières et son rythme ondulatoire ». Mais ensuite aussi une liberté à la Bertrand Russel à l’égard de la nature et de ses lois, qui passent ici pour des « structures purement logiques qui consistent en événements, c’est-à-dire en perceptions » ; en raison de quoi ces lois ne reflètent certainement rien de réel qui existe indépendamment de la conscience méthodique. La conséquence de tout cela en matière de technique serait donc que la disparition de l’organique qui, de toute façon, risque de priver l’homme de la possibilité de le saisir intuitivement, atterrirait pour de bon dans le no man’s land. Ce qui en revanche reste vrai : c’est que toutes les lois connues reflètent des corrélations conditionnelles objectives-réelles entre des processus, et les hommes sont bel et bien encastrés dans ce monde indépendant de leur conscience et de leur volonté qui peut cependant être médiatisé avec leur conscience et leur volonté. Tous les théoriciens ont souligné ce caractère objectif des lois que l’on ne peut ignorer et qui constituent une aide précieuse : lois économiques de l’édification concrète mais aussi lois naturelles de la technique au service de cette édification.

(…)

Il y a une nette différence entre la position de la technique bourgeoise qui est étrangère à la nature, voire sans rapport avec le monde et le sentiment d’affinité avec une nature conçue comme la demeure de l’homme : la nature naturante se laisse remettre sur pieds, le nihilisme en matière de physique ne le permet absolument pas. Ainsi le problème d’une relation primordiale de médiation avec la nature s’avère être des plus urgents ; les jours de ceux qui n’étaient que des exploiteurs, des tendeurs de pièges et des apôtres de la ruse, des guetteurs de la bonne occasion sont comptés également sur le plan de la technique. Dans l’ensemble, la technique bourgeoise a été du type frauduleux et la prétendue exploitation des forces de la nature n’a pas été, pas plus que celle des hommes, axée en priorité sur la matière concrète de l’objet exploité, ou désireuse de s’y sentir chez elle. C’est précisément l’activité qui vise à dépasser le devenu, c’est cette impulsion d’une puissance prodigieuse en technique qui demande d’être branchée sur les forces et les tendances objectives-concrètes ; c’est la « surnaturation » (Uebernaturierung) de la nature elle-même, recherchée par la technique, qui demande à être intégrée dans la nature. Prométhée, lorsqu’il alla chercher le feu du ciel pour en animer ses créatures humaines, a, si l’on en croit la version extrémiste qu’en a donnée Platon dans le Protagoras, dérobé non seulement le feu mais aussi la « la sagesse ingénieuse d’Héphaïstos et d’Athéna » pour l’offrir aux hommes en même temps que le feu. Et plus la technique perdra les derniers vestiges de son ancien enracinement, en allant plus loin encore, plus elle s’enrichira, partout où elle le voudra, d’un nouvel enracinement dans la production artificielle des matières premières, dans l’industrie des radiations et dans toute autre activité atteignant une superbe démesure : plus aussi la médiatisation avec l’être profond de la nature, la jonction établie avec elle devra être étroite et primordiale.

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