La « creatio ex nihilo » pour Stanislas Breton

« C’est ici que le questionnement de Breton sur la creatio ex nihilo devient, à mon sens, le plus passionnant. On notera qu’il ne rejette pas la formulation classique pour le motif qu’elle relèverait de l’onto-théologie : cela reviendrait à s’opposer à des traditions bibliques et religieuses dont sa propre pensée est l’héritière. Chercher les limites de l’agir efficient de Dieu, comme sont enclins à le faire nombre de philosophes et de théologiens du Process, ne l’intéresse pas non plus particulièrement. Encore moins considère-t-il la croix comme une occasion de spéculer sur un « évènement » où Dieu s’anéantirait ou se viderait de sa transcendance, comme nous le trouvons chez les théologiens de « la mort de Dieu » et chez certains partisans de « la divine faiblesse ». Bien plutôt, la création  « à partir de rien », quand nous la rapprochons, ainsi que nous y engage Breton, de l’hymne paulinien sur la Kénose, nous invite-t-elle à une série de considérations pratiques. Comme l’observe Paul Ricoeur, l’attention de Breton est moins orientée vers un renversement spéculatif que vers un retournement d’ordre pratique. Ce retournement nous invite à un service agapique.

J’avoue qu’il peut paraître étrange de voir la creatio ex nihilo comme une doctrine pratique, d’autant qu’elle est liée à des considérations aussi spéculatives que « pourquoi y-a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », ou « pourquoi Dieu a-t-il créé ce monde-ci parmi une infinité de mondes possibles ? ». Mais sa portée pratique (et même politique) nous apparaît une fois que nous avons pris conscience de ce que la creatio ex nihilo exerce une critique radicale de toutes les formes de puissance qui présupposent la force, la coercition ou le prestige. Elle nous réfère à une puissance qui n’est pas simplement une puissance du monde, agissant avec d’autres puissances dans une relation de réciprocité ou de compétition. Elle attire notre attention sur un agir créateur qui n’a pas besoin d’imposer sa volonté à d’autres, et qui n’est donc ni « contre » ni « au-dessus » de rien. En appelant la création à être, Dieu ne dompte pas un chaos primordial, n’impose pas une forme à des éléments matériels récalcitrants, ne lutte pas avec des divinités diverses, et n’a pas besoin d’une victime dont le sacrifice assurerait un ordre social consacré. La création n’est pas la scène d’une violence originelle, pas plus que la réalité finie, matérielle, ne constitue une chute tragique depuis une ancienne unité que nous devrions retrouver grâce à un programme ascétique. La puissance qui donne au monde d’  « être » est plutôt une puissance de pure gratuité et de liberté agapique. La création n’a nul besoin d’être, et pourtant elle est -à partir de rien. »

Extrait de l’article « La puissance d’un dépouillement sans limites – Repenser la creatio ex nihilo avec Stanislas Breton », de Brian D.Robinette du Boston College, publié dans la revue Transversalités n°135 oct-déc 2015 de l’Institut catholique de Paris

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