Quand l’altérité renouvelle la fraternité

C’est difficile, mais il nous faut faire le deuil des institutions malades et moribondes, sinon nous risquons de nous épuiser inutilement à vouloir les réformer. Et nous allons tenter de créer des chimères inutiles voire nocives, en étant poursuivis par leur fantôme. Un État ne meurt pas, ce n’est qu’une forme qui se défait (Julien Gracq). Ce sont nos institutions, héritées de la période féconde mais terminée de la Modernité, qui aujourd’hui se défont. Elles ne font que répéter ce qu’elles ont fait, et ceux qui les peuplent sont devenus incapables de penser l’avenir. La protection tant paternelle que maternelle de l’État s’en est allée.

Les pensées sont à l’arrêt

Comme les carreaux de faïence

De la cour du palais. (Tomas Tranströmer)

 En effet, les cyniques se nourrissent de notre nostalgie d’institutions qui fonctionnaient correctement. Nous ne devons plus être naïfs et en retard d’une guerre, ce qui leur laisse le champ libre, eux qui tout en critiquant le fonctionnement de nos institutions se les accaparent et les détournent à leur profit. Contre eux, contre un capitalisme qui, pour abattre toute barrière, a capté tant la technoscience que le nihilisme à son profit, contre un libéralisme manipulateur et un populisme qu’il nourrit, nous devons prendre ce temps d’avance, cette vision nouvelle qui permettra de penser notre devenir, et d’agir sans désespérer, en faisant obstacle à la violence naissante du repli sur soi, et à une société du contrôle généralisé. Il faut commencer à oser penser la table vide et libre, quand nos institutions publiques seront devenues nettement négatives, et bâtir de toutes nouvelles institutions dédiées à ce nouvel humanisme de l’altérité.

Pour François Châtelet, il apparaît, en particulier depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, que l’exigence technicienne de rentabilité réagit par rétroaction sur la recherche scientifique d’une manière qui n’est pas toujours favorable. Quant à Jean Ladrière, il observe, qu’il ne fait guère de doute, que, depuis 1945, la science est devenue un phénomène de portée politique et qu’il appartient à l’État de tirer les conséquences pratiques de cet état des choses en assumant la responsabilité globale du devenir de la science.

En fait, nous avons vu que État, technosciences et sciences, ensemble, ont développé des interactions tellement fortes qu’ils sont devenus un même système qui s’est autonomisé du gros de la société.

Mais vu la perte catastrophique de sens de ce système, comme il y a eu séparation entre l’Église et l’État, pourrons-nous conquérir une séparation entre les sciences et l’État, qui fusionnèrent à partir du XVIIème siècle pour construire les nouvelles institutions de cette époque révolue, et qui sont encore les nôtres aujourd’hui bien que moribondes ? Il y a une analogie à faire entre la défiance qui s’est installée, à la fin du Moyen Âge,  vis-à-vis de l’institution ecclésiastique, qui a durci la religion, et celle qui s’installe aujourd’hui vis-à-vis de l’État qui durcit la science, via la technoscience. Le haut clergé d’alors ne collait plus avec la société. La foi chrétienne commençait à se détacher de l’institution ecclésiastique pour se renouveler avec les grands mouvements de la Réforme puis de la Contre-Réforme.

Ne faudrait-il pas que la foi en la science et la raison se détache de l’État et de la technologie devenue marchandise financiarisée, et de ceux qui les ont accaparées, pour survivre et se renouveler elles aussi ? Si tel n’est pas le cas, nous allons alors vers de grands désordres. Il se pourrait que le jour où la science ne sera plus rien d’autre qu’un « faire », le jour où elle aura perdu tout contact avec ses racines spéculatives, elle soit complètement tarie, pense Jean Ladrière. En détachant la science de la technologie, de l’État et de l’argent, la science retrouverait sa vraie définition, c’est qu’elle est l’étude de la beauté du monde (Simone Weil). Car il n’y a pas d’incompatibilité entre les mathématiques et la poésie, chacune ouvrant un monde propre de création et de beauté, ne s’annihilant pas. Pour le poète Yves Bonnefoy, les belles structures mathématiques, dans l’espace où elles vivent et se développent, on peut les fréquenter comme des personnes, on peut s’en éprendre.

La technique également retrouverait sa dimension d’art et sa dynamique créative liée directement à la vie et à son évolution au sein de l’humanité, comme un phénomène biologique, tactique de la vie (Oswald Spengler). De fait c’est l’excès de rationalisation qui assèche tant la science que la technique, en les convertissant en technoscience et en technologie. C’est la rationalisation des techniques qui fait oublier l’origine irrationnelle des machines et il semble qu’en ce domaine, comme en tout autre, il faille savoir faire place à l’irrationnel, même et surtout quand on veut défendre le rationalisme (Georges Canguilhem).

Peut-être faut-il appeler connaissance cette science libérée de la technologie, englobant une science qui s’élargit à la raison contradictoire, renouant ainsi avec une notion proche de la sagesse ancestrale. La science occidentale est un produit de la civilisation occidentale. Or les valeurs de cette civilisation se métamorphosant, la science, qui y est incluse, en se métamorphosant elle-aussi, peut retrouver son dynamisme créateur. Alors, ce sont de nouvelles institutions qui pourront advenir. Des nouvelles institutions qui ne seront plus fondées sur la volonté de puissance, mais sur la solidarité et la fraternité dans nos différences. La confiance et la joie nous seront redonnées en vue de la découverte et de l’arpentage d’immenses paysages tout à fait nouveaux. Ces territoires neufs seront balisés tant par les avancées des sciences qui auront retrouvé le chemin de la contemplation du monde, que par les altérités des autres humains, des vivants et des choses.

« Marcher

C’est apprendre

A ne plus revenir. » (Serge Pey)

Ce texte est le dernier chapitre de « Métamorphose de nos institutions publiques », que vient de publier Chronique sociale.

https://solidaritesemergentes.wordpress.com/metamorphose-de-nos-institutions-publiques-quand-lalterite-renouvelle-la-fraternite/

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