L’homme, cet in-fini

Peut-être, pouvons-nous nous risquer à dire que l’homme est un animal in-fini.

D’ailleurs, le petit d’homme est loin d’être bien fini quand il sort du ventre de sa mère, et, comparativement aux autres primates, il aurait besoin d’y rester au moins le double de temps pour accéder à la même maturité lorsque ceux-ci naissent. D’où les recherches sur la néoténie de l’homme, c’est-à-dire la conservation de caractéristiques juvéniles qui n’arrivent pas à maturité chez les adultes d’une espèce. En effet, tout au long de sa vie, le corps humain, et plus particulièrement le corps féminin, manifeste sa non finition dans son nouage avec le temps. L’homme est un être du manque, un être lacunaire, « Mängelwesen », selon l’expression fameuse du philosophe allemand Johann von Herder.

Non seulement l’homme n’est pas fini, mais il est aussi indéfini, et non définissable, un animal non encore stabilisé. Friedrich Nietzsche écrit que la conscience est la dernière et la plus tardive évolution de la vie organique, et par conséquent ce qu’il y a de moins accompli et de plus fragile en elle. En effet, l’homme touche à l’abîme, d’où émerge la conscience. L’homme ne peut reposer dans son être (Maria Zambrano), et demeure un naufragé (Ortega y Gasset). Il est installé dans l’épreuve du manque. Cette capacité à endurer le rien, cette aptitude à la négativité, semblent bien différencier l’humain de l’animal.

Les maladies de la conscience, de cet in-finissable sont appelées folies et elles sont propres à l’homme, car seul l’homme est in-fini, c’est-à-dire qu’il est abîmé ; l’abîme le prolonge. Les failles le parcourent. Ces maladies manifestent néanmoins une possibilité d’exister, mais une existence en échec d’elle-même. Pour affronter son in-défini in-fini, son fond sans fond, son désir insatisfaisable, l’homme se dresse en existence et son existence demeure toujours en péril.

La raison n’est-elle pas de la folie surmontée ? Entre le biologique et l’historique, ou plutôt en deçà et au delà des deux, l’homme surgit en existant (Henri Maldiney). De ce surgissement hors du précipice, ou du précipice d’où surgit la volonté de vivre à tout prix, naissent l’utopie. La raison ne vient-elle pas de là ? J’entends par Utopie la beauté irrésistible, et aussi l’épée d’un ange qui nous pousse vers ce que nous savons impossible (Maria Zambrano), qui est l’espoir d’une vie jaillissante. Si l’homme était fini, clos, compact, comme il nous semble que le sont les autres êtres vivants, il ne connaîtrait nulle espérance. Ici la raison ouverte se lie à l’espérance.

Si l’homme est en manque, c’est en manque d’exister, et d’exister encore et toujours, mais c’est ici aussi son risque, sa chance, sa voie, son art ou son luxe, homo absconditus disent Ernst Bloch et Helmuth Plessner. C’est pourquoi il n’y a pas de frontière nette entre le normal et le pathologique. Là aussi il y a de l’indéfini et de l’oscillation. J’ai vu dans l’homme l’être qui ne peut et ne veut fondamentalement pas être bien portant, c’est-à-dire l’être non fixé, l’être indéfini, un être qu’il serait paradoxal de vouloir définir (Günther Anders). Ainsi, pour aller vers l’infini, c’est d’abord vers l’indéfini qu’il faut partir, et se risquer au-delà des frontières définies. Que le risque soit ta clarté (René Char).

L’in-finitude de l’homme est une condition de son ouverture et lui donne accès à l’in-finité du monde et à l’in-finité du réel ; c’est-à-dire, par l’évènement surgissant de nulle part, à la toujours nouveauté du monde, à la toujours nouveauté du réel qui est en coïncidence avec la toujours nouveauté de l’homme ; à l’arbitraire du devenir du réel – sa non-maîtrise par la raison – qui fait écho à l’arbitraire – la non-maîtrise – du propre devenir de l’homme. Comme si l’homme demeurait toujours enfant, ce que nous a révélé de fait la psychanalyse.

Nuit claire, et la nuée, Source du poème de Joie, elle couvre là-bas la vallée béante, dit Hölderlin dans le poème Retour. La nuit lumineuse couvre la béance de l’être, l’ouvert in-fini, et de la nuée la parole prend sa source pour dire l’humanité indicible de l’homme, être fini où est contenu une image de l’infini, nous dit Pascal.

L’humanité la plus profonde de l’homme n’est pas dans sa construction de projets, mais dans sa capacité de rebondir et de revivre autre et renouvelé, à partir d’un évènement-parole qui rompt radicalement le monde où il s’était établi. Ecoutons l’homme du souterrain de Dostoïevski : je suis pour mon caprice, et pour qu’il me soit garanti au besoin, en désaccord avec l’anthropologie d’Arnold Gehlen pour qui l’ouverture au monde (de l’homme) est fondamentalement une charge. Certes, il y a en nous l’angoisse face à l’imprévisible déstabilisant de l’évènement qui surgit du rien. Mais, ce caprice est le lieu de l’espérance d’une résurrection. C’est aussi le lieu de l’art qui prolonge la non-finition de l’homme, sa capacité et sa réalisation de prolongation infinie de lui-même, en devenant créateur de mondes tout à fait neufs. L’in-fini de l’homme, qu’il n’aura jamais fini d’explorer, son in-achèvement, son ir-réductibilité à toute détermination, c’est tout simplement ce qui dit et définit l’humanité de l’homme. Ainsi le pense le poète-philosophe de l’Inde, Rabindranâth Tagore : ce n’est pas dans le firmament étoilé, ni dans la splendeur des corolles que se voit dans toute sa perfection la révélation de l’infini dans le fini, qui est le motif de toute création – c’est dans l’âme de l’homme.

La première assignation du réel est celle de l’ailleurs, et le premier ailleurs est l’autre homme. Au cœur de l’un-pour-l’autre, entre moi et toi, s’ouvre un infini qui ne cesse de s’ouvrir, où le manque et le désir ne font que s’élargir. Mon in-fini, ton in-fini sont issus et partage de l’in-fini qui apparaît se creusant toujours davantage entre toi et moi et les alimentant. La parole échangée les désigne. Infinition de l’infini. Ici est la gloire de l’infini (Emmanuel Levinas).

Cette in-finitude de l’homme l’est aussi de l’humanité, qui est encore largement à l’état de promesse.

Extrait de « Penser une société ouverte et vive »

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