L’abstraction, présence d’absence

L’abstraction n’est ni un système ni une méthode. Elle est, au sens où Francis Ponge parle des « façons du regard », une façon de l’existence : une façon, propre à l’existant, de s’ouvrir à la réalité. Le réel s’ouvre dans la surprise de l’œuvre où toutes nos prises et notre droit d’emprise sur le monde sont en défaut. Mis en présence d’une œuvre d’art, ni le récepteur de l’œuvre, ni l’artiste lui-même, ne la rencontrent sous un horizon dont l’un ou l’autre serait l’ouvreur. La mondéité dont nous sommes constitutionnellement le n’est pas ici synonyme de l’être.

Lorsque Kandinsky découvrit que les objets nuisaient à ses tableau, les frappaient de non-lieu, la peinture lui parut soudain précipitée dans un abîme, au-dessus duquel flottait seulement la question : par quoi remplacer l’objet ? Cette question semblait en appeler au même espace dans lequel la disparition de l’objet laissait un trou : un trou noir ou triste loco comme dit Dante. Toute la terre s’appuie sur lui, mais à condition toutefois qu’il soit comblé. Mais refermer ainsi l’espace revient à enterrer la terre. Pour répondre à la vision surprise de Kandinsky, il ne s’agissait pas de remplacer l’objet, mais l’espace. Il fallait mettre fin à cette vision imageante de l’espace qu’apporte avec elle l’idée sécurisante de localisation et de rapport matériel de contenu à contenant. Des formes inobjectives ne peuvent assumer leur dimension formelle propre, que rendues à leur lieu natal : l’Ouvert.

(…)

Couleur, surface, ligne ne sont les voies de l’œuvre qu’à condition de n’être pas des figures ou moment prédéterminés, empruntés à une représentation objective du monde. Leur existence et leur mise en oeuvre sont co-originaires. Le rythme générateur de l’oeuvre est le dimensionnel de toutes les formes. Une forme est un procès rythmique qui ne cesse de se transformer en lui-même. Le rythme unique qui se fait jour en toutes est l’être-œuvre de l’œuvre.

Celle-ci ne naît que de soi, surprise d’avoir lieu d’être. Son rythme s’inaugure lui-même en chacun des moments critiques où il court le risque de disparaître dans la faille. La faille, sa rupture, est impliquée en lui. Le vide qui s’ouvre en elle n’est pas un vide de fin du monde, l’image d’un espace sans contenu, résultant de l’extinction de la mondéité. Ce vide n’est pas un néant préalable à la naissance de l’œuvre. Il est le lieu, ouvert en elle, de son épiphanie. Dans une œuvre picturale que son abstraction ouvre à la réalité, il n’est pas de vides intervallaires, néants étant délimités par des pleins dont ils partagent l’étance, mais des lieux d’émergence et de passage d’un vide unique, actif, qui se traverse en eux. Les pleins s’éveillent en co-existence dans ce rythme unique, qui existe à l’état d’origine perpétuelle en intériorisant en l’Un les vides qu’il ouvre en lui. La présence d’absence, à laquelle répond l’abstraction ouverte d’une œuvre d’art, en réalité s’appelle en elle, en attendant…, n’attendant pas… dans la surprise d’avoir lieu d’être.

Henri Maldiney, ouvrir le rien l’art nu

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