Chanson du Haut-Plateau

« Parler d’un lieu au cœur de l’aventure de la parole — de sa vie en nous, de nos pas vers lui — c’est dire ce dont seul le poème a pouvoir. Aussi me suis-je livré à cette largesse sereine, ce déliement que donne le vent du nord à l’été si bref du plateau; je me suis redressé dans ce souffle si vaste qui marie proches et lointains, nuages et ruisseaux; je me suis laissé reprendre par l’odeur espiègle des genêts et de la résine, j’ai vu les enfants tout barbouillés d’airelles qui sont le rire de la terre et ces tombe si sobres éparses par les champs. Et puis je me suis laissé porter par ces terres, plus haut, qui vont, sans fin, vers la lumière du sud.

Mais surtout m’est revenue en mémoire ce refrain d’une chanson de Bob Dylan:«Come in she said, I’ll give you shelter from the storm.» Et dans le même temps je voyais Lear et Edgar, père et fils abandonnés dans la tempête, chacun poussé par les siens aux bornes de la folie, pure et grande image de tous les mendiants livrés à la rage des puissants.

Sans doute est-ce pour tout cela que ce pays est habité. Façonné par l’hiver comme par ses sources, modelé par l’âpreté de la Parole venue du désert comme par sa secrète douceur (ainsi, au temps des seigles, Ruth et Booz à l’orée des champs), sans doute est-ce pour cela que la poésie, fille insoumise de l’appel et du sillage tout autant qu’éprise de la rive et d’Ithaque eux belles montagnes, sans doute est-ce pour cela que la poésie qui voyage et sourit sans s’attarder, trouve ici une épaule bien-aimée et vient boire au secret d’une paume.

Oui ce pays donne à qui l’aime hospitalité: cette sauvegarde sobre et sans questions en qui nous pouvons reprendre force, confiance et qui est comme le souci intime du poème quand il tente d’abriter le monde avec justesse.  

Il y a ici une maison, une halte, une lampe tenue, une main qui partagera le sel et le pain de la parole, un visage qui nous dira: »Regarde, ta peine et ta joie ne sont qu’à toi, mais voici, reçues en cette terre, elles seront aussi ce soir ma grâce et mon souci. Entre, prends place, je te donnerai abri de la tempête. »

Pascal Riou, publié par Cheyne Editeur

http://www.revue-conference.com/

 

 

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