L’effronterie d’un vent de jeunesse

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Le rédacteur en chef du journal Le Fédéraliste, Odysse Barot, analyse en mai 1871, le sens profond de la Commune de Paris : Comment ceux qui raillent si volontiers l’obscurité de tous les dépositaires du pouvoir communal ne s’aperçoivent pas que c’est cette obscurité même, cette absence de tout prestige personnel chez les chefs qui atteste la force et la vitalité de la révolution ? Elle a été faite par ce quelqu’un qui a plus d’esprit que M. de Robespierre et qu’on appelle « Tout le monde ». En fait, sans doute, les ennemis de la Commune aperçoivent cette force nouvelle qui veut sortir au grand jour et en ressentent une peur immense, dont les massacres terribles de la semaine sanglante de fin mai 1871 témoigneront, et qui fonctionneront comme le sacrifice du bouc émissaire que le pouvoir bourgeois versaillais va exécuter pour se relever du désastre contre l’Allemagne. Une force semblable à celle de 1789 s’était levée, avant d’être détournée par la guerre, et qui fit, écrit Simone Weil, que l’assemblée de 1789 a pour ainsi dire poussé comme une plante au milieu d’une vraie pensée qui secoua la France entière pendant des mois (…). Quantité de gens cherchaient réellement la justice et la vérité. Ce fut un jaillissement de vraie pensée.

Dans les bousculements d’aujourd’hui, nous percevons la légèreté et l’effronterie d’un vent de jeunesse, d’une vitalité qui veut vivre coûte que coûte. Peter Sloterdijk repère cette irruption d’enfance comme libération d’infantilité dont nous n’avons pas encore l’idée des possibilités : pour la première fois dans l’histoire de la civilisation, le sens léger qui entoure l’enfance et la puérilité humaine n’est plus refoulé a priori par le sérieux des doyens. Et il propose de remplacer l’être-jeté-dans-le-monde de Martin Heidegger par l’être-porté confiant dans la richesse de la vie, libérée de la pesanteur, saisie par l’antigravitation.

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Dans cette dynamique des peuples méditerranéens, pourrions-nous renoncer à nous polariser sur les rapports de force et les stratégies des partis politiques et des groupes de pression, ce que la plupart des médias ne cessent d’analyser en boucle et ainsi de tourner en rond et de se répéter, pour au contraire nous concentrer sur les nouveautés qui font irruption dans les failles des institutions elles-mêmes et entre elles ? Et refuser les tentatives de généralisation et d’homogénéisation, mais accueillir et encourager les processus d’hétérogénèse, en laissant se déployer les cultures particulières tout en inventant d’autres contrats de citoyenneté (Félix Guattari) ? Car tous les pouvoirs étatiques sont à la remorque des sociétés. Comme  mai 68 qui ouvrit un devenir si ouvert, si irruptif, et encore si mal compris parce qu’il voulait remplacer la marchandise par l’humain, et pas seulement révolutionner les moeurs. Mais l’ancien monde a résisté à tout prix et a plongé la société dans la régression où nous sommes. Mai 68 fut précurseur des avènements contemporains, et son esprit demeure souterrainement à l’œuvre. L’âme de l’événement s’est évanouie sans laisser de trace apparente (Marcel Gauchet).

Cette audace doit en effet reposer sur une confiance et une patience que quelque chose de radicalement neuf peut advenir, que l’abandon des croyances sur lesquelles ont été bâties les institutions actuelles va générer de la nouveauté vivable, puis instituable. Pour cela il faut rendre désirable le rejet de la toute-puissance fondée sur son autojustification !

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Extrait de « Nos institutions publiques à bout de souffle »

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