Se tenir ouvert c’est ouvrir le Rien

Les artistes de l’abstraction pure ni ne vont à l’objet ni n’en partent. Ils veulent l’espace de l’œuvre. Ils ne cherchent pas à essentialiser l’étant en en confiant la genèse aux génératrices de l’espace objectif universel. Libres de toute emprise, ne faisant fond sur rien d’étant, ils entendent ouvrir un espace où se tenir ouvert pour l’ouverture de l’être.

Se tenir ouvert c’est ouvrir le Rien. C’est rendre caduc l’appel à la puissance du négatif, laquelle d’ailleurs ne peut atteindre au Rien. Le Rien ne résulte pas de l’évacuation ou de la négation de l’étant. Dans l’art son ouverture a lieu à même l’épiphanie de l’être qui exclut toute positivité. C’est pourquoi ni l’impressionnisme ni le cubisme n’ont pu l’atteindre.

L’impressionnisme, à travers les interstices de sa grille de référence à l’objet, tentait bien d’accéder à la phénoménalité anté-objective qui se dévoile dans la surprise de l’apparaître. Mais son souci constant d’appréhender le fugitif l’a empêché de ressaisir, sous la positivité trop prévenante de l’apparence, l’apparaître, dans le retrait de celle-ci. Seuls Cézanne et Seurat en ont soutenu l’urgence pour avoir reconnu le caractère exceptionnel de la réalité. La mélancolie sans pathétique des paysages de Seurat et celle d’une finitude qui, pour échapper à l’infinité intraversable de l’aperion qui la porte et l’emporte, tente éternellement de se retirer en elle-même, et dont l’existence à la fois se cherche et se renonce dans ce retrait.

Ce moment de réalité hantait Cézanne peignant sur le motif : »La nature. Qu’y-a-t-il sous elle ? Rien peut-être. Peut-être tout. Alors je joins ses mains errantes. »

Les deux parties ont partie liée dans l’œuvre. La peinture de Cézanne progresse sur le chemin d’elle-même apparemment par suppression. De moins en moins de choses y paraissent, tandis que s’épure l’apparition en elle de la réalité. Non seulement la chose mais les phénomènes s’y manifestent en se retirant pour laisser la place (vide) à l’énergie spatialisante de la surface. Ses dernières peintures et les dernières aquarelles (où l’énergie blanche du papier sous-tend et traverse toutes les couleurs et s’en trouve elle-même transformée) donne ouverture à un vide actif. Ce vide est un espace tensif suscité par des couleurs aiguës et transparentes, qui toutes trans-apparaissent dans l’espace de chacune et dont les tensions internes et les tensions mutuelles, qu’un rythme unique intègre, ouvrent à la profondeur dans laquelle elles sont en suspend.

Il est sûr en tous cas que Malevitch, Delaunay , Mondrian ont vu dans Cézanne, comme il déclarait l’être, « le primitif d’un art nouveau » qui, pour eux, était l’art même.

Ce retrait n’est pas un retour à un néant étant, c’est à dire à un rien qui n’a ni ne donne ouverture à rien, fut-ce à lui-même. Ce néant dans l’oeuvre est néanti ; l’art fait état du Rien en l’ouvrant.

La question du Vide et du Plein est sous-jacente à toute la problématique de l’art abstrait. Mais la question de l’abstraction ne concerne pas seulement un type d’art particulier, célébré par les uns honni par les autres. Elle est celle de l’art même. Art et œuvre coïncident dans l’être-œuvre en un seul avènement. Advenir dans l’ouvert n’est pas se retirer dans une vacuole de l’étant. C’est ouvrir le Rien. Comment ? C’est la question première et dernière de l’abstraction. Elle se pose sous des formes diverses mais qui sont autant de voies ouvertes, à la quête de l’expression, les deux en une, du spirituel dans l’art.

Selon Kandinsky, le spirituel se fait jour dans l’art au cours d’une histoire ascendante. Il s’élève dans une figure de l’esprit à une autre en lesquelles il prend forme : Gestalt, au sens hégélien du terme. Cette idée d’une histoire ascendante de l’art n’étaye pas l’esthétique des peintres « abstraits ». Elle est étrangère, par exemple, à la pensée de Jawlensky, comme à la conduite de son œuvre, dont le procès créateur est tout dévoilement. Dans la suite de ses œuvres, une face jusque là dissimulée, affleure à la surface et dessille le regard, qui dès le commencement était apprêtée à s’ouvrir au visage intérieur des êtres. Dans la peinture de Robert Delaunay, la « brisure du compotier » de Cézanne – le jour d’une déchirure dans la trame objective de la perception – a la valeur d’une « ligne de vie » à laquelle donne forme l’unité rythmique des couleurs-formes constitutives de l’œuvre. Dans la peinture de Mondrian, le spirituel n’est et n’est là qu’à s’ouvrir, en un instant unique – point d’éclatement du simultanéisme du temps – à sa propre lumière, « qui seule en soi réside ».

Henri Maldiney, extrait de  « ouvrir le rien l’art nu », éditions encre marine, 2000, pp 172-174

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