Quand la valeur perd toute valeur

Extrait de « Nos institutions publiques à bout de souffle »

L’utilisation des mots valeur, valorisation, à tout bout de champ nous alerte sur la perte de leur sens ancien. Nous ne savons plus de quoi nous parlons en utilisant ces mots. Pour la théorie de la valeur des économistes néoclassiques, la valeur est pensée comme une substance objective indépendante des conditions de production des marchandises. Alors que d’ordinaire, les valeurs sont affaire de jugement, la valeur marchande telle que la pense la tradition économique se distingue radicalement des autres valeurs sociales, morales, esthétiques ou religieuses, par le fait qu’elle se présente comme une grandeur objective et calculable, en surplomb des acteurs et de leurs relations, explique l’économiste André Orléan. Il semble en effet que l’utilisation du mot valeur se rétrécisse aujourd’hui et se réfère de plus en plus souvent à une évaluation monétaire subsumant la valeur marchande. Le sens du mot latin valor signifiait force de vie. Ce n’est plus le cas désormais. Il signifie argent. Et sa signification est tout à fait objective et objectivante. Une phrase d’Oscar Wilde l’illustre parfaitement : l’économie est cette science qui connaît le prix de tout et la valeur de rien. Et qui consacre le triomphe des Hommes Creux, qui ont perdu la faculté de sentir ou de penser en profondeur, déplore le philosophe Charles Taylor. Ce rétrécissement affecte négativement la pensée, car comme l’affirme Simone Weil critiquant Paul Valéry qui, lui aussi, restreignait le concept de valeur aux échanges économiques, la notion de valeur est au centre de la philosophie.

La notion de valeur a son origine dans l’échange, où puise la force de vie. André Orléan veut y retrouver  le sens profond du concept de la valeur économique : la valeur est une puissance qui a pour origine le groupe social, par le biais de la mise en commun des passions et des pensées. Or, fondamentalement, toute relation véritable entre êtres humains, intersubjective, doit abolir la comparaison, la concurrence, l’objectivation, et donc la mesure de quelque valeur que ce soit. La monnaie est alors l’expression d’une confiance, d’une foi, en ce qui unit la société. Elle a une fonction fondamentalement protectrice. Elle est donc indéracinable tant que les forces unificatrices de la société tiennent. Mais elle est aussi un signe avancé de son délitement. Or c’est ce qui se passe avec l’équation d’égalité entre valeur et argent. Car, par cette confusion, la monnaie est une valeur qui n’a plus rien à voir avec une relation entre personnes.

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